LES MODERNES NATURALISTES CORPUSCULAIRES
savoir, le Calorique, la Lumière, le fluide Électrique, le fluide Magnétique, se disent impondérables, et cinquante-sept, qu'on divise en métalliques et non métalliques, s'appellent pondérables. Ils nous apprennent bien que c'est de deux ou de plusieurs de ces éléments, réunis ensemble dans une certaine proportion, que tous les corps sont formés. Mais, quant au principe qui réunit ensemble, et dans les proportions connues, ces mêmes éléments, et qui en fait tel corps, ayant telle vertu, telles forces, telles propriétés, telle figure, telle couleur, quant à ce principe, ils ne nous en disent rien. Et cependant, au point de vue philosophique auquel on cherche à savoir, avant tout, la cause des phénomènes naturels , et rerum cognoscere causas , l'essentiel est de connaître le principe qui combine l'ensemble des éléments, de manière à en former une substance nouvelle, ayant des propriétés particuHères à elle, et dans laquelle les éléments qui la forment ne conservent presque rien de leurs anciennes propriétés, de manière à en former ce corps et non pas un autre. Quant à savoir si les éléments qui concourent à la formation des corps f sont seulement quatre ou bien soixante, c'est là le fait du phénomène qui peut intéresser l'art; ce n'en est pas la cause, qui seule intéresse la science, la philosophie.
Il est vrai que nos naturalistes appellent « efficients » les impondérables, et qu'ils leur attribuent une vertu particulière dans la formation du composé naturel; car, pour celui-ci, tout se fait dans ,1a nature par le calorique ; pour celui-là, tout s'y accomplit par l'électricité ou par le magnétisme. Il est vrai aussi qu'ils ne tarissent pas sur les prodiges de V Attraction d'affinité, qui, selon eux, est la cause par laquelle telle substance s'allie avec celle-ci et non avec une autre, et par laquelle un tel corps
leur langage scientifique ces quatre mois avaient donc un sens plus étendu que celui qu'ils avaient dans le langage ordinaire. C'étaient, en quelque sorte, des formules aigtbriques , i ar lesquelles ils n'indiquaient pas seulement les quatre substances connues sous ces ternies, mais aussi les quatre grandes catégories qui renferment toutes les substances élémentaires des corps : et, n'ayant à s'occuper que des causes et des principes généraux des choses, car c'est là le but de làlscience première ou de la philosopliie proprement dite, ils laissaient aux sciences secondaires, à la physique, à la chimie, le soin de philosoiiher de ces substauces daus tous leurs détails et de les indiquer i ar d s ncm-; particuliers.
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aurait une telle forme , comme il est prouvé par les phénomènes de la cristallisation. Mais ces explications n'expliquent rien; car il est positif que les impondérables sont à la disposition de nos sai-ants, et que bien des substances qu'ils ont obtenues par l'analyse conservent leurs affinités et leurs sympathies, de manière à ce qu'on peut en former différents composés artificiels. Pourquoi donc, avec ces mêmes substances^ entre ses mains, la chimie ne fait-elle pas, n'a-t-elle jamais fait, ne fera-t-elle jamais le brin dherbe, la fleur, la feuille, le grain de blé ou de café que nous lui avons demandés? Pourquoi ne fait-elle pas, ne peut-elle faire un seul composé naUirel? si ce n'est, nous le répétons, parce qu'elle n'a pas à sa disposition les formes, qui sont les vrais éléments substantiels des corps. Et cependant elle ne s'en préoccupe pas, elle n'en dit rien, n'en enseigne rien, ne peut même en faire rien savoir, par la raison bien simple qu'elle n'en sait rien elle-même. En sorte que, certainement, on connaît mieux aujourd'hui qu'il y a deux siècles la composition anatomique des animaux et même des plantes, les différents gîtes de notre globe, la nature des Simples, des Minéraux, leurs vertus et leurs propriétés; certainement que l'humanité a beaucoup gagné à ces conquêtes de l'esprit humain sur la nature corporelle; mais la science n'est que la connaissance des causes , et l'histoire n'est que la connaissance des faits : or la chimie moderne n'a progressé que dans la connaissance des faits; elle n'a donc progressé, nous le répétons, que dans V histoire et non dans la science des corps. En effet on ne parle de ses conquêtes que dans l'HIS- TOIRE NATUBELLE, parcc qu'ou scnt bien que ce ne sont pas des progrès dans la PHILOSOPHIE naturelle.
C'est que la vérité est une et seule; et que, quand on abandonne le vrai, dans une science quelconque, on ne peut rencontrer que le néant ou le faux. La théorie de la philosophie chrétienne, sur les principes des corps, est la seule vraie. On l'a, depuis deux siècles, impitoyablement répudiée. Ou en a eu honte, comme d'un reste de la barbarie scolastiqiie . On l'a tournée en ridicule, sous le nom de Qualités occultes des Péripntéticicns. Il est donc bien naturel qu'on ne l'ait remplacée que par le néant ou par le faux. On vient de voir que, malgré la réalité et l'importance de ses progrès, la chimie elle-même, ayant tourné le dos à la théorie
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chrétienne, sur le composé naturel , ne s'est trouvée en face que du vide. Prouvons maintenant que, sans s'en douter, elle est tombée aussi dans l'erfeur.
Par son travail dans la décomposition des corps qui — chose bien singulière! — a coïncidé avec le travail de la politique dans la décomposition de la société , la chimie moderne , ayant trouvé que des substances en plus grand nombre qu'on ne l'avait pensé jusqu'ici concourent à la formation des corps, a cru avoir atteint le dernier degré des connaissances naturelles. Elle s'est donc arrêtée à ces substances, sans vouloir s'élever plus haut, et les a proclamées les seuls et vrais principes de iout composé naturel.
Mais, s'il en était ainsi, pour avoir, par exemple , un grain de café artificiel, on n'aurait qu'à réunir, en quantité suffisante, sur une assiette, les diverses substances dont le café se compose. En vertu de leurs qualités, de leurs affinités et de leurs sympathies, qu'elles ont conservées après l'analyse, elles devraient s'attirer mutuellement dans les directions qui leur sont propres, reprendre leur ancienne place, donner au composé sa forme extérieure naturelle et sa couleur : le grain de café naturel devrait en résulter par lui-même. Pourquoi donc , nous le demandons encore une fois, pourquoi donc cela n'arrive-t-il pas, ne peut-il pas arriver? N'est-ce pas une preuve évidente et sans réplique : qu'outre certaines substances matérielles, sensibles, chaque composé naturel a, en lui-même, un principe, je dirais presque immatériel et insensible, qui coordonne ces substances, les lie ensemble, leur donne cette figure déterminée, et en fait ce corps et non pas un autre; et que la science moderne, en affirmant que les corps naturels ne se forment pas d'autres éléments, d'autres principes que ceux qu'elle nomme « les principes et les éléments des corps, » est évidemment dans l'erreur?
Il est vrai que, d'après saint Thomas lui-même, l'élément de la chose est ce qui est, avant tout, dans la chose : Elementum est quod priinum est in unoquoque, et que ce qui est avant tout dans chaque chose, étant sa puissance, sa capacité à devenir ce qu'elle est, la matière première, ou l'être en puissance à toutes les formes, est le premier élément de toutes les choses naturelles. Mais si la matière en est l'élément premier, elle n'en est pas le seul.
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Rien ne passe de la puissance à l'acte qu'en vertu d'un être luimême en acte. La matière n'étant pas en acte, mais en puissance à telle forme, ne saurait donc passer toute seule à l'acte : autrement elle serait en même temps en puissance et en acte ; elle serait en puissance, parce qu'elle est matière ; elle serait en acte, parce qu'elle se donnerait l'acte elle-même, ce qui ne peut se faire que par un être en acte. Il faut donc de toute nécessité admettre, dans la formation des corps, un autre principe, tout à fait distinct de la matière; un principe qui, étant en acte, puisse actualiser la matière en puissance, et en former un corps en acte, cette espèce de corps, ce corps déterminé; un principe qui, pour ne pas être le premier dans la nature du composé naturel , n'en est pas moins le premier par la puissance et la dignité , puisque c'est lui qui substancie , spécifie, individualise le corps; et méconnaître, exclure un tel principe des opérations de la nature, c'est se tromper grossièremicnt sur son action dans la composition des corps.
Encore une importante remarque. En observant philosophiquement la nature, on s'aperçoit que les termes de grandeur et de petitesse des corps sont établis de manière à ce qu'ils ne puissent jamais être dépassés en plus ou en moins; car jamais le cheval ne sera aussi petit que la fourmi, ni la fourmi aussi grande que le cheval; jamais le fraisier n'atteindra la hauteur du chêne, et jamais le chêne ne descendra au bas niveau du fraisier. Or, si les corps étaient exclusivement formés des substances matérielles qu'on appelle o leurs éléments», ces substances, étant essentiellement inséparables de leur force d'attirer à elles , de s'assimiler les différentes matières avec lesquelles elles ont de la sympathie ou de l'affinité , elles s'attireraient, elles s'assimileraient nécessairement et toujours ces matières; elles ne diraient jamais, et ne pourraient jamais dire « assez ». Les corps grossiraient incessamment et toujours; il n'y aurait aucune limite à leurs dimensions. La grenouille pourrait égaler, en grandeur, l'éléphant, et l'homme, les pyramides d'Egypte. Tout corps pourrait même grandir à l'infini de tous les côtés. Il n'aurait aucune forme extérieure qui lui fût propre, et la nature ne formerait que des monstruosités hideuses et inimaginables. La nécessité doue de reconnaître qu'en dehors des substances maté-
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rielles, un autre principe unisse ensemble ces substances dans une certaine mesvre et jusqu'à un certain point , et préside à la formation des corps, et que c'est ce principe qui en détermine, d'une manière infranchissable, la grandeur, et d'une manièrejnvariable la forme extérieure ; la nécessité, dis-je, de reconnaître un tel principe est aussi évidente que la lumière du jour, et l'erreur de la science, qui croit pouvoir s'en passer, est encore plus sensible et plus palpable que la matière elle-même.
En troisième lieu, être engendrable, c'est pouvoir sortir d'un autre être; être corruptible^ c'est pouvoir se dissoudre en d'autres substances. L'élément, par cela même qu'il est élément , est ce que l'on conçoit le premier dans la chose engendrée, et le dernier dans la chose corroynpue. L'élément ne suppose rien avant lui, ni rien après lui. L'élément est donc essentiellement inengendrnble et incorruptible. Or, les substances, dont la science moderne croit que se forment les corps, sont toutes engendrables et corrupiibles, parce qu'en effet, au moins les métaux, qu'elle range parmi ces éléments, sont engendrés et se dissolvent, dans les entrailles de la terre, par l'action de la Nature. Il est donc faux que les substances que la science appelle « les éléments des corps» le soient vraiment, ou, au moins, qu'elles soient \es seuls éléments, et que nul autre principe n'intervienne dans la formation des composés naturels.
En quatrième lieu, les soixante-et une substances, qu'on désigne, pour les éléments de tou? les composés naturels, aow^ réellement en acte, avant d'entrer dans le composé, et y restent, toujours en acte, après que le composé s'est formé. La preuve en est, que la science dispose de ces substances , pour former une quantité de composés artificiels, et qu'elle les retrouve exactement les mêmes, après avoir, par l'analyse, défait son ouvrage. Or, des choses, dont on peut faire un tel usage, sont déjà vraiment en acte, sont des êtres en acte; et le composé qui en résulte n'est qu'une agrégation A- êtres en acte ; qui , séparés ou unis, sont toujours les mêmes. Ce composé était donc tout entier, avant d'être formé, et continue à être toujours le même , dans ses éléments, qin, après leur union, ne demeurent, ni plus ni moins, que ce qu'ils étaient auparavant. Ce coniposé n'est donc pas une chose faite, et moins encore une chose engendrée. Ce