LA PHYSIQUE CHRETIENNE ET LE EUT DE LA CKÉATION
les formes, et de la forme substanciant, spécifiant, individualisant la matière , et composant les différents corps. Était-ce donc la peine d'étouffer dans le ridicule le mot forme, si philosophiquement sublime et si sublimement philosophique, pour y substituer des mots qui n'ont pas de sens, ou qui n'en ont qu'un obscur et inintelligible? Etait-ce la peine de flétrir de la qualification de barbare la formule des jormes substantielles, pour la remplacer par des formules vagues, qui, en écorchant les oreilles, faussent l'esprit ? Était-ce la peine de se récrier, avec une violence, approchant de la rage, contre une théorie à laquelle on a été forcé de revenir par la logique des faits et la force de la
vérité?
Voilà les vrais progrès que la science moderne a faits dans la philosophie naturelle. Elle n'a donc pas le droit d'être fière; car, on vient de voir et môme de toucher du doigt que, de même que nos libéraux sont ceux qui, après l'avoir tant prêchée, s'entendent le moins à la liberté; et que de même que nos rationalistes sont ceux qui, après l'avoir tant exaltée, connaissent le moins la raison, de même, nos naturalistes sont ceux qui, après l'avoir tant tourmentée, savent le moins ce qu'est la nature.
§ 72. Seule la doctrine sciiolastique sur la matière et la forme explique le dessein de Dieu, d'avoir voulu, d'après saint Thomas, que les créatures lui ressemblassent, dans la manière d'KTUE et dans la manière d'o- FÉRKii. — La MVTiÈiiK i:n pi:isà,\Nci:, terme moyen entre l'Être et le i\onêtre. — En substantiant la matière, tonte forme crke, sans être le créatkuu . — Résumé de la physique chrétienne. — Elle seule fait comprendre les ASSIMILATIONS et Ics TKANSsiBSTANTi.vTioNS naturelles. — Les modernes admettent eux-mêmes les qualités occiltes dont ils font un crime aux scholastiques. — Tort qu'ils se sont donné, en répudiant la physique cliré/ienne.
Au contraire, la théorie chrétienne, que nous venons d'exposer, sur le composé naturel, renferme la vraie science, la vraie philosophie delà nature et l'explication satisfaisante de ses plus incompréhensibles mystères.
En établissant que tout ce qui se fait ou s'engendre dans la nature corporelle, ne se fait, ne s'engendre que par la matière en puis-
102 § 72. l'ame. pbéliminaibes physiques.
sance à toutes les formes , et par la forme , substnnciant, spérifitint et individualisant la matière, elle nous apprend qu'entre l'être en acte et le non-être, ou le néant, il y a une troisième espace d'être, l'IvrRE en piissance, qui est le point de transition du non-être à l'être et qui les lie ensemble. Elle nous révèle qu'entre le néant et l'être-substance, l'être fixe, subsistant et déterminé, il y a l'être non-substance, l'être versatile, changeant, indéterminé, qui tantôt est ce qu'il est, par la génération , et tantôt n'est plus ce qu'il était, par la corruption. Elle nous explique comment les changements, dont la nature est le théâtre, ne sont pas imaginaires, mais réels, ne sont pas accidentels, mais substantiels; et comment tout ce qui s'y fait et s'y engendre, s'y fait et s'y engendre positivement, par le passage de la matière première d'une forme substantielle à une autre forme substantielle, par une transsubstantiation véritable.
Cette théorie ne s'arrête pas là ; et, en élevant les intelligences de l'ordre matériel à l'ordre spirituel , elle leur fait comprendre cet ineffable mystère de la nature créée par la Nature Incréée, sur lequel saint Thomas revient si souvent, comme on l'a vu, et qui lait le fond de sa philosophie et même de toute philosophie. V'oici comment , à l'aide de la théorie en question , on arrive à la compréhension de ce mystère. Notre lecteur nous saura gré, nous en sommes sur, de cette digression.
La Bonté infinie, a dit saint Thomas, étant diffusive d'ellemême, a voulu que TOUT ce qu'elle a fait, lui ressemblât, nonseulement dans la manière d'être , mais aussi dans la manière d'opérer : Divina Bonitas sut diffusiva est; et ideo voluit ut omnia ei similia essent non soluni in esse , scd etiam inagere [Loc. citât.). Mais Dieu n'est qu'un et ne peut être qu'un. Le moyen donc que la créature pût ressembler à Dieu, puisqu'elle ne peut être Dieu? Or, ce moyen de concilier et d'unir ensemble, dans la créature, le fini et l'infini , la privation de la nature de Dieu avec la ressemblance de Dieu , ce moyen, que nulle sagesse Unie n'aurait su jamais imaginer, la Sagesse infinie l'a trouvé, la Puissance infinie l'a réalisé.
La manière d''e7redeDieu, c'est qu'il est, non une supposition, une idée, un nom, mais une réalité, une substance, et même la plus complète, la plus parfaite, la plus absolue, la plus
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substantielle de toutes les substances, et la plus réelle de toutes les réalités. La manière d'être de Dieu c'est d'avoir un être à lui, un être qui lui est exclusivement propre, qu'il ne partage avec nul autre être, qui le distingue de tout ce qui n'est pas lui, et le fait être ce qu'il est. Eh bien ! à l'exception près que la créature n'est pas une subsistance par soi , mais par Dieu , et qu'elle tient de la puissance de Dieu, sa substance et sa réalité, toute créature, même corporelle, même inanimée, insensible, purement matérielle, est, non pas un jeu des sens, une illusion de l'esprit, un mot, mais un être subsistant, une réalité substantielle et une substance réelle, A l'exception près, que la créature n'a qu'en Dieu (/» //>.so sumus) lêtre que Dieu seul a en lui-même [Ego sum qui mm), toute créature, même inanimée, a de la libéralité de Dieu, un être à elle, un être qui lui est exclusivement propre, un être qu'elle ne partage pas avec une autre créature, un être qui la distingue de tout ce qui n'est pas elle, et qui la fait être ce qu'elle est. C'est ainsi que, sans être Dieu, toute créature ressemble à Dieu, par sa manière d'être : Similis est ei in esse.
La manière à'opérer, essentiellement et exclusivement propre à Dieu, c'est de donner l'être à ce qui ne l'a pas, de faire être ce qui n'est pas. Or, même à celte ineffable manière d'opérer, la Bonté intinie a daigné associer la créature: Voluit ut omnia similia ei essent, etium inagere. Ici la chose paraissait d'une impossibilité plus grande encore. D'une part, ce n'est le propre que de Celui qui EST, 9«î>s^, de l'Être infini, delÉtreparfait, de l'Être en soi et par soi, de l'Être qui est à lui seul tout son être, et, par conséquent, seule source et raison unique de tout être; ce n'est le propre que de Dieu de donner l'être réel, et tout l'être. Car l'être réel et tout l'être ne peut être donné que par celui qui est tout l'Être, et qui, par conséquent, n'a besoin d'autre être pour opérer. Donner l'être réel et tout l'être n'est que faire une chose du néant, n'est que créer, et la puissance créatrice ne peut être le partage de la créature; ce serait, pour la créature, devenir le Créateur, devenir Dieu, ce qui est impossible.
De l'autre côté, si la créature ne pouvait faire autre chose que changer les formes extérieures de la matière , comme lorsque l'homme fait d'un bloc de marbre une statue, et que le castor fait