‹ La philosophie chrétienneChapitre 56 sur 249 · EXISTENCE DE LAME J)ES BRUTES · texte numérisé non relu

EXISTENCE DE LAME J)ES BRUTES

ensemble merveilleux des œuvres de Dieu, n'est pas la vraie philosophie.

C'est là l'un des plus grands tortS;, je dirais presque l'un des plus grands crimes du cartésianisme. On sait que celui qui a donné son nom à cette philosophie du morcellement , non-seulement a voulu philosopher sur l'âme humaine, en la séparant de toute autre âme ; mais qu'il a nié carrément qu'il y eût, dans la nature, d'autres êtres animés que l'homme. Les animaux, ne sont, pour Descartes, que des machines de chair et des automates, n'ayant d'âme d'aucune espèce. C'est là une opinion si profondément absurde et si subversive, que la Philosophie de Lyon elle-même, toute dévouée qu'elle soit corps et âme à Descartes, n'a pas eu le courage de la soutenir; et que, tout en adressant à son auteur le compliment immérité d'avoir défendu cette étrange opinion par des arguments ingénieux [ingeniosi.s rationibus), elle n'a pas moins pris la liberté de la combattre. «Si malgré « les signes évidents et irréfragables, dit-elle, par lesquels les (( brutes annoncent une cime sensitive ; si malgré le sens commun « de tous les peuples [sic), qui leur attribue la faculté d'avoir les « sensations les plus vives, on devait croire que les bêtes ne sont « que des automates, sans âme, ne serait-il pas facile dès lors « aux matérialistes, d'en conclure : Que l'homme n'est, lui aussi, « qu'une simple machine, privée de tout principe simple et in- « telligent, et seulement supérieure aux machines animales par « une plus grande perfection de ses organes? La preuve que « les matérialistes raisonnent ainsi se trouve dans tous leurs li- 0 vres et particulièrement dans le livre exécrable intitulé : « L'homme-plante (Philos. Lugd., métaphys. spec. p. 2, dis- « serl.ii, appen. de belluis) ».

Cette dangereuse doctrine de Descartes, sur les brutes, est d'autant plus surprenante que l'opinion, que les animaux ont une âme véritable, a été aussi l'opinion des anciens philosophes. Nous ne dirons rien d'Aristote, car qui ignore que , dans son Traité de l'âme, et dans celui de la génération des animaux, ce philosophe ne s'est pas borné à établir l'existence, mais a fait aussi l'histoire de l'âme des brutes ? Qu'on écoute seulement Gicéron ; « Là où il y a pluralité de substances , unies de manière à former un tout , il faut de toute nécessité que l'une

134 § 77. l'âue. diffébence des formes.

d'elles domine les autres. Dans l'homme c'est l'esprit , et dans les bêtes c^est quelque chose de semblable à l'esprit qui domine ; et c'est de cette substance principe que découlent tous les appétits de ces êtres (1).

Les Pères et les Docteurs de l'Église ont professé la même doctrine. D'après saint Augustin, les animaux ont une âme véritable^ et c'est à ce principe qui les anime qu'ils doivent le nom d'ANiMAOx; Nam etpecora animam hahent et animalia vocantur ; nonenim vocantur animalia nisi ab anima {Enarr. II, in Psal. 29).

Saint Grégoire le Grand s'exprime ainsi : a Le Dieu tout-puissant a créé trois espèces d'esprits vivants : l'une est de ces esprits qui ne sont pas revêtus d'un corps ; l'autre est celle des esprits unis à un corps charnel, mais qui ne périssent pas avec le corps ; la dernière enfin est de ces esprits qui , mêlés à la ^ chair, finissent avec la chair. Les esprits qui n'ont pas de corps sont les anges ; les esprits couverts d'un corps, mais qui ne s'éteignent pas avec le corps , sont ceux des hommes ; les esprits joints à la chair et mourant avec elle, sont ceux des quadrupèdes et de tous les animaux (2).

Saint Bernard a dit : « Vous savez qu'il existe quatre espèces d'eprits : Celui de la brut{;, celui de l'homme, celui de l'ange, et Celui qui a créé tous ces esprits : Quatuor spiriluum gênera nota sunt vobis, pecoris, noster, angelicus, et Qui condidit istos (Setrm. 3 in Cantic). »

Enfin les scolastiques, le grand saint Thomas à leur tête^ ainsi qu'on va les entendre encore dans les chapitres suivants, ont tous reconnu dans les animaux un principe vital, distinct de

(1) « Omnem nattiram necesse est, quœ non solitaria sit, neqiie simplex, « sed ciini alio juncta atqne connexa, liab r.; aliquem in se piinciptiini : ut « in homine mentem, in Iv Hua qiiiddam simile mentis, cnde oriantnr rerum

* appelitus {de Nçtur. Deor., lib. 11, c. 2). »

(2) « Très qnippe vit;.les spirilus creavit omnipntens Deus -. unuoi qui carne

• nou legiti r; alimr. qui carne tcfjilur, sod non cum c;true moiitnr; tertinm, « qui cari.e tegilur, et cum «.arne inoiitur. Spiritus uamque (^t, qui carne non « tegitur, angeloriim ; spirilus qui carne tegitur, sed cum cime non nioritur, « hominum ; spiriius qui carne tegitur et cum carne uKiitur, jnmeniornm et n uuilorum aninialium (Dialog. ,\ih lY, c. 3â). >i

EXISTENCE DE l'AME DES BBUTES. l$â

la matière, une âme véritable, différente du corps et faisant subsister ce corps.

Il n'en pouvait être autrement pour des philosophes catholiques, attendu que cette doctrine de l'âme des brutes, ayant quelque chose de semblable à V esprit de l'homme, se trouve affirmée dans les termes les plus clairs dans les Livres Saints : « Qui a su, dit l'Ecclésiaste , si l'esprit des enfants d'Adam « monte et si V esprit des bêles descend; Qiiis novit si spiaritus filiorum Adam ascendat sursum, et si spiritus jumen- « iorum descendat deorsmn {Ecoles., III, 21) ?» L'Ecclésiastique, à son tour, après avoir dépeint l'homme troublé par les visions nocturnes de son cœur, comme un guerrier qui se sauve du combat, surpris à son réveil de se voir en sûreté, et s'étonnant de sa vaine terreur ; il ajoute : «Toute chair est sujette à ces illusions, DEPUIS l'homme jusques AUX BÊTES ; Conturbatîis est in visu cordis sui, tanquam qui evaserit in die helli; in tempo7'Q salutis suœ exsurrexit , et admirans ad nullum. iimorem , cum omni carne, ab liomine usque ad pecus {EccL, XL). » Ainsi, pour cet Écrivain Sacré, la brute rêve aussi bien que l'homme pendant le sommeil, et a une âme susceptible d'éprouver les mêmes impressions.

En parlant au nom du Messie, Isaïe a dit : « Le bœuf a connu « celui qui le possède ; l'âne lui-même a connu la crèche de son « maître , mais Israël ne m'a pas connu : Cognovit bos possesso- « rem suum , et asinus prœsepe domini sui , Israël uulem me « non cognovit {Isa., I, 3). » Ce Dieu Messie lui-même a dit aussi : « Qui entre par la porte est le Pasteur des brebis. A celui-ci le « portier ouvre, et les brebis entendent sa voix; il appelle par « leur nom ses propres brebis et les fait sortir. Et lorsqu'il a « fait sortir ses propres brebis, il marche devant elles, et les bre- « bis le suivent, parce qu'elles connaissent sa voix. Elles ne sui- « vent pas l'étranger, mais le fuient, parce qu'elles ne connaissent « point la voix des étrangers : Qui intrat per ostium, Pastor est « ovium. liuiic oatiurius aperit , et oves vocem ejus audimit, et (S. proprias oves vocat nominatim, et educit eas. Et cum propriasi « oves emiserit, ante eas vadit, et oves illum sequuntur, quia « sciunt vocem ejus; alienum autem non sequuntur., sedfugiunt « ab eo, quia non noverunt vocem alienorum (Joan., X). »

13(i S 77. L'aMK. DIFFERENCE DES FOBMES.

11 est vrai que ces délicieuses paroles renferment les prophéties et les mystères les plus consolants ; mais elles ne sont vraies au sens mystérieux et prophétique que parce qu'elles le sont d'abord au sens littéral et historique : autrement la parabole ou l'allégorie n'en serait pas une.

Ainsi donc, d'après les prophètes et le Dieu des prophètes, les animaux savent leur propre nom et s'en souviennent, sentent, connaissent, distinguent la personne, la voix de leur maître, et même les lieux et les choses qui lui appartiennent, de la personne et de la voix de l'étranyer. Ils fuient celui-ci, et ne suivent que celuilà; ils sentent qu'ils sont sa propriété, et lui savent gré des soins qu'il leur prodigue ; ils s'attachent à lui , ils l'écoutent , ils lui obéissent, et lui rendent hommage. S'ils n'ont donc pas d'intelligence, ils ont au moins le sens réel, complet et parfait. Ils ont en eux-mêmes le principe de la connaissance , de la mémoire, de la distinction et du choix. Le mouvement leur est propre, intime, intrinsèque ; ils se meuvent par eux-mêmes, et ne sont pas mus par une force extérieure. Ils sont des êtres sensitifs, animés, et non des marionnettes ou des machines.

On dit qu'à Sparte tout enfant , surpris dans l'acte de tourmenter une petite bête, était mis à mort à l'instant même : parce que, par un tel acte, disait-on, un tel enfant révèle une horrible nature, et sa cruauté envers l'animal est un signe certain qu'un jour il sera brutal envers Thomme. Tous les peuples ont toujours et partout eu la même pensée. Ils ont donc toujours et partout eu foi à la sensibihté et à l'âme des brutes ; et cette croyance, ils n'ont pu la puiser que dans les traditions bibliques.

Bien plus : l'un des caractères propres de la vraie Sainteté , comme l'a observé saint Jean Chrysostome, est l'esprit de douceur , de compassion , de charité même à l'égard des animaux : Sanctorum aninix vehementer mites suni , ut mansuetudinem main ad brûla animantia extendant {Serm. 29, in cap. xv ad Roman.) . Pourquoi donc les âmes vraiment saintes embrasseraientelles dans l'immensité de leur charité même les animaux, si ce n'est parce qu'elles ont appris par l'Écriture que ces créatures de Dieu sont des êtres qui sentent vraiment le plaisir et la douleur, vX qu'on n'en est pas maître pour les tourmenter, mais pour s'en servir et les soigner ?

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