‹ La philosophie chrétienneChapitre 76 sur 249 · ÉCOLE DE PLATON ET SES RUINES · texte numérisé non relu

ÉCOLE DE PLATON ET SES RUINES

L'homme de la nature, donc, l'homme réel ; l'homme, composé substantiel dans lequel l'esprit et la matière , l'intellect et le sens, séparés hors de lui , se trouvent unis dans l'unité du même être, et ne forment qu'un être, un individu, une personne substantiellement UNE ; l'homme , enfin , tel qu'on l'a toujours cru et qu'on le croira toujours, constituant une espèce nouvelle, une espèce à part, réellement distincte de l'espèce des êtres purement intellectifs et de l'espèce des êtres purement sensitifs ; l'homme, dis-je, d'une telle nature et dans de telles conditions, se comprend , parce qu'on comprend pourquoi il existe et la place qu'il est destiné à occuper dans la hiérar'îlne des êtres de l'ordre naturel. Mais l'homme de la philosophie païenne, l'homme factice, fantastique ; l'homme, tel que cette philosophie l'avait imaginé, en dépit de la croyance et du sens intime de l'humanité ; l'homme, renfermant en lui deux substances complètes , deux êtres , deux individus; l'homme, constituant, à lui seul, deux espèces réellement distinctes : un tel homme , dis-je , est un mystère incompréhensible. Car comment comprendre que la nature ait voulu doubler et renfermer dans l'homme , SANS LES UNIR , les deux espèces des êtres intellectifs et des êtres sensitifs qui existaient déjà séparées hors de l'homme? A quoi bon la répétition de ces espèces sous une autre forme? Et pourquoi et comment des substances intelleclives, ayant leur être, leur acte et leur opération complets, indépendamment du corps, c'est-à-dire, des anges, se trouveraient-elles accouplées à des substances sensitives, ayant elles aussi leur être, leur acte et leur opération complets, indépendamment de l'esprit, c'est-à-dire à de véritables brutes ?

Afin de résoudre ces problèmes, que sa révolte contre la raison humaine avait créés, la philosophie eut recours à des hypothèses encore plus incompréhensibles, parce qu'elles étaient plus absurdes, et que rien n'est plus incompréhensible que l'absurde.

Révélé par Celui qui seul pouvait le savoir, le dogme de la chute des anges était l'un des dogmes qui, dès l'origine même du monde , étaient connus et établis dans le monde par la tradition. En exploitant ce dogme, que la superstition païenne avait déjà commencé à altérer, Pythagore imagina que les âmes ne sont que des intelligences, déchues dans un autre monde

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que le nôtre, et qui, en punition de leurs fautes et selon la gravité plus ou moins grande de ces fautes, sont enfermées dans des corps humains, plus ou moins faibles cl plus ou moins laids, ou dans des corps d'animaux plus ou moins ignobles, plus ou moins hideuxj et que, selon qu'elles ont été plus ou moins sages pendant leur premier emprisonnement, elles passent, après la mort de leur corps, à animer d'autres corps , plus ou moins nobles, d'hommes ou d'animaux, et ainsi de suite. En sorte que ce sont les mêmes âmes qui renaissent toujours, selon leur mérite antérieur, tantôt dans les corps d'hommes, et d'hommes libres, puissants, riches, savants; tantôt dans les corps de femmes, ou d'hommes esclaves, faibles, pauvres, stupides; tantôt dans les corps de quadrupèdes, tantôt dans les corps d'oiseaux ou de poissons, ou d'un reptile, ou d'un insecte. Ainsi la MÉTEMPSYCOSE, ccttc colossalc erreur qui en renferme tant d'autres, et qui a failli détruire dans une si vaste partie de l'Orient toute religion et toute vérité, n'est que l'une des conséquences de la protestation sacrilège, insensée, de la philosophie de l'imagination de l'homme contre la philosophie de la nature et de l'humanité; contre cette grande et sublime philosophie qui reconnaît dans l'honmie l'âme et le corps, unis dans l'unité du môme être ; qui reconnaît que l'âme donne l'être au corps et lui est associée comme forme; qui reconnaît que l'homme forme un composé substantiellement un, et constitue une espèce essentiellement distincte et intermédiaire entre les espèces des êtres intellectuels sans corps, et les espèces des corps sensitifs sans intellect.

En partant du même principe que Pythagore, Platon arriva aux mêmes conséquences. Cet homme, qu'on appelle wi philosophe divin, et qui, comme on l'a vu (vol. I) , n'était rien moins que divin et que philosophe, n'ayant pas connu Dieu, comme ses propres panégyristes le lui ont reproché {Ibid.), n'a pas connu l'homme non plus. Car, par la contradiction la plus étrange et la plus sacrilège, lui qui ne conçut jamais Dieu que comme un esprit uni substantiellemenl à un corps, inmiense par la taille et rond par la figure, ne conçut jamais l'homme que conmie une âme uiùe accidentellement à un corps, à la manière dont tout moteur est uni au mobile, ou le batelier au bateau. A l'ex-

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ception près que Pythagore avait renfermé l'âme dans une prison immobile, et que Platon l'a jetée dans une prison flottante, et que celui-là avait fait, des corps, àes pénitenciers ievre,?,tres , et celui-ci , des pénitenciers 7naritîtneii;\a. psychologie de ces deux grands faussaires de toute science et de toute vérité est donc la même.

Il n'y eut alors qu'un seul savant sérieux qui, loin de la partager, osa la combattre, et, d'après l'expression de Gicéron, s'efforça de l'étouffer dans le fleuve de son éloquence, en prouvant,» par des raisonnements irrésistibles, que ses auteurs n'étaient que des insensés; ce fut Aristote : Qui Jhnmn cloquentix fundens, ostendit eos desipere IQiiesf. arc). Ses livres De anima , wais chefs-d'œuvre de l'esprit humain, et ouvrage le plus merveilleux peut-être de l'antiquité païenne, ne sont qu'une réfutation suivie, péremptoire et triomphante de la doctrine de Platon sur l'âme, doctrine qu'Aristote ne connaissait que trop, ayant eu Platon pour maître.

Il prit, pour son point de départ, comme nous l'avons fait remarquer plus haut, ce principe fondamental de la vraie science : «Que le langage universel de l'humanité vient de la « nature; et que la nature, n'étant pas trompeuse, et ne pouvant « pas l'être, a renfermé, dans le langage qu'elle a appris aux « hommes, la vraie philosophie. » A la lumière éclatante de ce principe, il découvrit que la dualité de deux natures, de deux cires complets, que Platon avait attribuée à l'homme, était une immense et funeste erreur, contre laquelle protestaient, à leur tour et à chaque instant, le sentiment intime et le langage du genre humain tout entier. Et il étabht cette psychologie qui, pour avoir paru nouvelle alors, n'en était pas moins aussi ancienne que le monde, et connue et suivie dans tous les temps, dès l'origine même des temps : « Que, dans l'honHuo, l'intellect n'est « uni à la matière que comme son acte premier, ou sa forme, « et partageant avec elle sou propre être; que conséquennncnt « l'âme et le corps, n'ayant qu'un seul et même être, ne sont « que deux substances, ne formaiit qu'une seule nature, une seule « espèce; et que, loin d'être, comme le prétendait Platon, un « composé accidentel , un en apparence, et deux en réalité , <( l'homme est, au contraire, un composé naturel, double par ses

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« facultés, mais essentiellement et substantiellement UN par sa « nature primigène et originelle. »

Mais , soit que , plus heureux à stigmatiser les erreurs de Platon qu'à rétablir, dans sa pureté et d'une manière claire et précise, la vérité traditionnelle sur la nature de 1 ame, Aristote ne put faire valoir qu'auprès d'un petit nombre d'adeptes sa psychologie; soit que, à laide de la magie du style et de l'autorité du nombre de ses dupes, la royauté philosophique de Platon fût trop solidement fondée pour être renversée par un seul de ses disciples : la guerre redoutable que le Lycée fit à l'Académie ne p»it empêcher que la doctrine platonicienne sur l'âme ne se répandit partout et ne se développât dans toutes ses horribles conséquences. Et, d'ailleurs, comme nous l'avons démontré plus haut, vrai portrait de Jésus-Christ, l'homme ne pouvait être connu d'une manière complète et parfaite avant que son auguste Original fût connu.

« Nous voulons bien admettre, d'après Platon, se dirent donc les nombreux admirateurs de Platon, la duahlé dénature et d'être qu'il croit avoir découverte dans l'homme; mais les explications qu'il donne, touchant le motif de l'union de ces deux natures, et la manière dont elles s'harmonisent si parfaitement ensemble, ne nous satisfont pas, et nous ne saurions y souscrire.

« Le moteur et le mû, le batelier et le bateau, sont des êtres de différentes espèces, ayant chacun son individualité propre, son être complet, et l'opération, reflet de cet être ; operatio scquitur esse. Si donc Pâme n'est unie au corps que comme le moteur au mû, le batelier au bateau, l'âme et le corps sont deux êtres de différentes espèces, deux êtres ayant chacun son individualité, son être complet et son opération propre. Cela est d'autant plus vrai, par rapport au corps de l'honmie, qu'il sent et se meut, tandis que le bateau ne sent pas et ne se meut pas de lui-même ; mais, si l'àme a non-seulement son être, mais aussi son opération complète, indépenriananent du corps, pourquoi est-elle accouplée à un cor[js? Et si le corps a, lui aussi, son être à lui, et par conséquent encore ie principe de ses mouvements et de ses sensations, indépendanunent de l'âme , pourquoi est-il placé sous l'empire et la direction d'une âme?

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