ÉCOLE DE PLATON ET SES BU INES
« Dire que l'âme n'est pas unie au corps pour son avantage, mais pour sa punition, et que le corps n'est pas donné à l'câme pour en recevoir l'être, mais pour lui servir de prison; faire de toute la terre une espèce de mer où de nobles galériens se promènent, toujours attachés et enfermés dans leur galère : c'est dire que Fhomme n'est pas un être naturel, existant, tel qu'il est, dès l'origine des choses, mais un être de superfétation , formé postérieurement, et ne devant sa naissance et son origine qu'à des circonstances purement accidentelles; c'est prétendre faire accepter à des philosophes des hypothèses puériles et alîsurdes jusqu'au ridicule.
« Il faut faire entrer en ligne de compte, disait-on encore à l'Académie : Que l'âme et le corps sont réciproquement l'écho le plus fidèle l'un de l'autre : car tous les mouvements de l'âme se traduisent de la manière la plus prompte et la plus exacte dans le corps ; et toutes les impressions reçues par le corps se répètent de la même manière sur l'âme. Or une pareille harmonie, si constante et si parfaite, entre deux opérations si différentes, telles que l'opération de raisonner, de comprendre et de vouloir, et celle de sentir; entre deux substances si étrangères l'une à l'autre, entre deux natures si opposées, telles que l'esprit et la matière, est incompréhensible, et dès lors elle est inadmissible. »
« Ne serait-il donc pas plus raisonnable de dire, d'après notre maître, s'écria Xénophon (le plus célèbre des écoliers de Platon, après Aristote), Que l'homme n'est en réalité qu'âme; que c'est par l'âme qu'il fait tout, même ce qu'il ne parait faire que parle corps; et que le corps n'est, pour elle, qu'un appendice insignifiant [Ajebcmt Platonici , aj)pendicein animi esse corpus, CiCKR.), et peut-être un fantôme, un jeu de l'imagination, un phénomène d'optique, qui n'a ni substance ni réalité ? »
« Comment pouvez-vous dire, » reprit un autre disciple non moins fameux de la même école, Épicure, «comment pouvezvous dire, Xénophon, vous, homme si raisonnable, si positif et si sérieux, que notre corps n'est pas une réalité physique 1 Y a-t-il au monde quelque chose de plus physique et de plus réel que les douleurs qu'il nous cause et les sensations agréables qu'il nous fait éprouver? Et d'ailleurs, mon corps, je
17(j § 82. SVSTÈMES Stll l'lMU.N Dt LAME AVEC LE COUPS.
le vois, je le touche, je le sens; mais mon esprit, je ne le vois pas, je ne le touche pas, je ne le sens pas; ni vous, Xénophon, ne voyez pas, ne touchez pas, ne sentez pas le vôtre. Si vous croyez donc (et moi, je le crois aussi) qu'il soit impossible d'admettre que l'homme, extérieurement un, soit intérieurement deux; qu'il ait deux natures, deux^ substances complètes, ayant chacune son être particulier, et formant deux espèces, et que nous devions faire bon marché d'une de ces substances : ma foi ! je me déclare pour le corps et contre l'esprit ; je ne crois pas plus avoir une âme que vous, cher collègue, ne croyez avoir un corps; je crois que l'homme n'est que corps, que c'est par le corps qu'il fait tout, même ce qu'il ne paraît faire que par l'àme; et que l'âme n'est que la matière subtile, le calorique de la chair, n'est qu'un mot inventé par quelque homme d'esprit, voulant se donner de la valeur en faisant de l'esprit; un mot qui ne représente pas plus une réalité dans la nature, qu'il n'a une signification claire et précise dans le langage. »
«Vous en êtes donc là, mes amis ? ))dit, d'un ton moitié lugubre et moitié moqueur, Pyrrhon, autre grande célébrité de l'Académie ; « vous en êtes donc là, mes amis ? Vous ne, vous entendez donc pas encore entre vous sur la nature de l'homme? Passe pour le Dieu suprême, que personne n'a vu ; mais pour l'honmic qu'on voit?... Qu'est-ce que c'est donc que votre philosophie, qni n'a pu vous dire encore au juste ce que vous êtes vousmêmes; si vous devez vous croire esprit ou matière; si vous devez vous regarder comme des bêtes ou bien comme des dieux ? Pour moi, je le déclare , en présence d'hommes aussi grands que vous, et qui, après avoir si longtemps cherché, disputé, raisonné sur l'honnne, ne savent pas encore ce qu'est l'homme, je me crois forcé de reconnaîlie que la vérité se trouve, comme on l'a dit, au fond d'un puits, où il n'est pas donné à l'homme de puiser. Je désespère qu'il puisse jamais atteindre une seule vérité. iMon parti est donc pris : je suspens en tout et toujours mon assentiment, de peur de le prostituer à Terreur. Je n'affirme rien, je ne crois rien , excepté qu'on ne doit rien affirmer ni rien croire (1). Pour moi, le comble de la sagesse, c'est de se renfer-
(1) plus t»rd, Cicéion, le grand restaurateur de l'Acaciémie de Platon à Rome,