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L'histoire de la philosophie moderne va nous convaincre encore davantage de la sagesse, de l'importance de cette décision de l'Église. Car les ravages que la psychologie de Platon a exercés dans les temps modernes ne sont ni moins déplorables ni moins affreux que ceux qu'elle a exercés dans les temps anciens.

§ 84. Exaynen des trois sysfimrs de la philosophie moderne, touchant Vu-nion de Vâmc avec le corps. — Système des causes occxsionnem.es de

'■ Descartes. — Fondement de ce sijsféme, son absurdité et son impiété. — C'est Dieu comédien et l'homme marionnette, ou la dégradation de Dieu et la négation de l'homme — Tort que s'est donné M. de Maistre en appelant Descartes le Platon ciii\étic.n.

Nous croyons avoir assez prouvé , dans le cours de cet ouvrage, que, comme la vraie philosophie, la philosophie chrétienne, se résume dans la philosoj)hie de saint Thomas, ainsi la fausse philosophie, la philosophie païenne, se réduit à la philosophie de Platon : et que, par conséquent, connue, en abjurant les principes et les conséquences des doctiines de Platon, on se rencontre avec saint Thomas; de même, en méconnaissant les principes et les doctrines de saint Thomas, on se trouve aux pieds de Platon , ou devient son perroquet, plus ou moins stupide ,

son écho plus ou moins fidèle , son écolier plus ou moins inconséquent.

C'est ce qui est arrivé aux philosophes des derniers temps, à la suite de Descartes , le fondateur, de l'aveu de tout le monde, et le père de la philosophie moderne.

Ayant pris pour des vérités incontestables les plaisanteries de mauvais goût, les calomnies, les blasphèmes de Luther et de toutes les sectes protestantes contre saint Thomas et sa philosophie, les philosophâtres du dix-septième siècle déclarèrent que la philosophie chrétienne n'était qu'ignorance et barbaiie philosophique, comme 1(!S pédants de la même époque déclarèrent que iâ littérature chrétienne n'était qu'ignorance et barbarie littéraire. N'ayant pas pris la moindre peine de l'étudier, de l'examiner, ni même d'y jeter un coup d'œil fugitif; n'entendant rien à une seule de ses doctrines, ne comprenant pas même un mot de son langage; avec une légèreté et une injustice sans exemple, ils passèrent condamnation sur cette philosophie, l'une des plus belles floraisons du dogme chrétien, et devant laquelle s'était incliné le génie des savants qui s'étaient succédé dans l'Église depuis dix-sept siècles. Ils pensèrent, dans leur ignorante témérité et dans leur aveuglement , que le christianisme, la vraie religion, n'avait pas engendré de vraie philosophie; ot Descartes, en particulier, poussa sa fatuité sacrilège jusqu'au point de se croire prédestiné par le Père éternel et chargé d'en donner une à la race d'Adam, qui cependant n'en avait pas la moindre envie; car c'est Descartes qui a dit : (i Me voici, allant donner une philosophie au genre humain » : Philosophiam humano generi daturus.

Mais, en dehors de la société chrétienne, qui est la vraie maison paternelle, tout enlant prodigue, assez insensé pour l'abandonner, ne peut rencontrer qu'une région désolée par la famine de la vérité : Fada est fumes valida in recjione illa [Luc, xv). 11 ne trouve pas même à se rassasier de l'ignoble nourriture des pourceaux, des glands, qui, d'après saint Ambroise et saint Augustin, représentent si bien la sonorité vide, l'insipidité , la vanité des doctrines des gentils : Et cupiebat implere ventreui suum de siliguis cjuas porci inunducabant ; et nemo illi dabat [Ibid.).

Ayant donc complètement rompu, sinon avec la foi, au moins avec la science de tous les siècles chrétiens , nos prétendus

182 § 84. SYSTÈMES SUE l'UNION DE l'aME AVEC LE CORPS.

pliilosophes ne purent plus compter qu'avec la science des siècles païens; et, de même que, ainsi qu'on l'a vu, en méconnaissant le système de saint Thomas {De l'intellect agissant , se créant lui-même les idées ), ils se sont trouvés, de toute nécessité logique, platoniciens en idéologie : de même, ayant tout à fait écarté la théorie scolastique, consacrée par TÉglise {De l'âme intellective, forme substantielle du corps humain), ils se sont trouvés aussi, de toute nécessité logique, platoniciens en psychologie.

C'est qu'il n'y a, ni plus ni moins, que deux espèces de composés naturels : le composé substantiel, dont les éléments, séparément incomplets, se complètent par l'union, et qui, n'ayant qu'un seul et même être, une seule nature spécifique, est réellement et substantiellement UN; et le composé accidentel, dont les éléments, respectivement complets, conservent, dans l'union, leur propre être et leur nature spécifique, et qui , par conséquent, accidentellement et en apparence un, n'est réellement et substantiellement que deux ou plusieurs. Or l'homme est un composé naturel d'âme et de corps. En rejetant donc la psychologie chrétienne de saint Thomas, d'après laquelle l'âme a besoin du corps pour opérer dans une certaine mesure, et le corps a besoin de l'âme pour être; et, l'âme et le corps se complétant par l'union, et n'ayant qu'un seul et même être, l'homme est substantiellement et essentiellement un : en rejetant, dis-je, cette doctrine, on est, de toute nécessité logique, forcé d'admettre, d'après Platon, que Tâme, n'ayant pas besoin du corps pour opérer, ni le corps de l'âme pour être, le corps et l'âme sont deux êtres, séparément complets, ayant chacun son être et son opération à lui, et que tout homme, un en apparence, est deux en réalité.

Ainsi, acculés au principe de la dualité par la négation ou l'ignorance du principe de I'umté substantielle de l'homme, nos philosophes se trouvèrent aussi dans la nécessité de se rendre compte du grand phénomène de la conformité complète, de l'harmonie parfaite, qui régnent entre les opérations de l'âme et celles du corps.

On n'a pas besoin d'imaginer des hypothèses pour s'expliquer comment, dans une seule et même horloge, par exemple (la coin-

paraison est cartésienne), tout mouvement du rouage intérieur se reproduit sur le cadran , et toute altération du cadran réagit sur le mouvement intérieur. C'était le cas où s'étaient trouvés les philosophes chrétiens. Pour eux l'homme n'était, comme on Ta vu, qu'un individu, un suppôt, une personne, un être vivant, SUBSTANTIELLEMENT UN, faisaut tout, à l'intérieur et à l'extérieur, en vertu d'un unique et même moteur, l'âme ; en vertu d'un unique et même être, l'être de l'âme ; pour eux, en un mot , l'homme n'était qu'une seule et même horloge. Ils n'eurent donc pas besoin de se creuser le cerveau pour' comprendre d'après quelles lois les mouvements de l'âme se reproduisent dans le corps, et ceux du corps dans l'âme, d'une manière si exacte et si régulière. Cela vous explique pourquoi il ne se trouve pas un mot, dans saint Thomas et dans les philosophes scolastiques, de ce que, dans le langage philosophique moderne, on appelle les lois du commerce entre Vàme et le corps de l'homme. Il ne peut être question de lois de co7nmercTe qu'entre deux ou plusieurs êtres complets, distincts, et réellement deux ou plusieurs, par rapport à leurs opérations, comme par rapport à leur être. Mais, dans un seul et même être (fût-il composé d'éléments les plus disparates), dans un être substantiellement un, l'unité du même être se reflète nécessairement dans l'unité de ses différentes opérations : une fois donc adopté, le principe chrétien de l'unité du même être de l'âme, unissant l'âme et le corps dans l'homme, à l'exemple de l'unité de la même personne du Verbe, unissant la nature divme et la nature humaine en Jésus- Christ; chercher à s'expliquer l'uniformité, l'harmonie de ces opérations, c'est puéril, c'est un non-sens. Il n'est pas besoin de se casser la tête pour comprendre que, là où il y a unité d'être, de Suppôt ou de Personne, il doit y avoir aussi unité et, par conséquent, conformité, harmonie d'opérations. Cette conformité, cette harmonie, cette unité, sont une conséquence la plus simple, la plus naturelle, la plus nécessaire, et ne sont pas une énigme qu'il faille chercher à déchiffrer par des hypothèses plus ou moins imaginaires, romantiques, absurdes.

Mais, si l'on rencontre deux horloges, différentes l'une de l'autre', et qui cependant sonnent et marquent avec la plus grandie uniformité les heures, il est , au contraire , bien simple, bien

184 § 84. SYSTÈMES Sin l'union DE LAME AVEC LE COUPS.

naturel et même nécessaire qu'on se demande comment ces automates, réellement rfewx, marchent d'une manière si parfaitement uniforme qu'on les prendrait pour un seul ? C'est le cas où se sont placés les philosophes modernes , par rapport à la question de l'uniformité des mouvements de l'âme et du corps de l'homme. Poux ceux qui, méconnaissant, à l'exemple des anciens philosophes païens, la philosophie du sens intime, du sens commun et de la nature, ne voient dans l'âme et dans le corps de l'homme que deux êtres unis accidentellement, comme le moteur au niù, le batelier au bateau; pour ceux aux yeux de qui, un en apparence, l'homme n'est, en réalité, que deux, n'est que deux entités, ayant chacune son être, n'est, en un mot, que d^^wx horloges, ayant chacune un mouvement propre, et cependant se trouvant toujours se correspondre de la manière la plus uniforme et la plus parfaite ; pour de tels philosophes il est de toute nécessité de chercher à s'expHquer l'union intime de ces deux substances complètes, de ces deux êtres distincts, runiformité de leurs mouvements et les lois de leur commerce mutuel. Voilà ce qui a donné lieu à ces systèmes sur le commerce de l'âme avec le corps, auxquels nos philosophes dualistes se sont accrochés, depuis deux siècles, à la grande honte de la raison, au grand scandale de la foi.

On ne peut expliquer que par trois suppositions l'uniformité des mouvements de deux horloges réellement diverses : ou 1" par l'action d'un même moteur extérieur, qui veille incessamment sur elles et dirige et harmonise leurs mouvements; ou 2" par la parfaite ressemblance que, en les construisant, le fabricant a établie dans la grandeur de leurs pièces et dans la mesure de leur marche ; ou 3" par l'existence de fils ou de ressorts cachés quiles mettent en rapport entre elles, de manière à pouvoir se transmettre uniformément leurs mouvements mutuels. Or , d'après nos grands penseurs , il en serait absolument de même , par rapport à l'unifoi'mité des opérations, entre l'âme et le corps. Cette uuilormilé ne saurait s'expliquer que par l'une de ces trois hypothèses : ou 1" qu'à l'occasion des mouvements d'une partie de l'homme, un agent extérieur, Dieu, répète exactement les mêmes mouvements dans l'autre ; et c'est le système dit des causes occasionnelles; ou 2" qu'en créant l'âme et le corps. Dieu les ait disposés de manière à se mouvoir avec une uniformité parfaite ;

et c'est le système nommé, de V harmonie préétablie ; ou 3° enfin, que l'âme et le cov\>?, influent physiquement l'un sur l'autre; et c'est le système appelé de l'influx physique.

Voilà les trois systèmes du commerce entre rame et le corps par lesquels la raison philosophique moderne a prétendu remplir le vide que son apostasie du système chrétien avait créé dans la psychologie, et qui, même de nos jours , sont plus ou moins en crédit dans les écoles de philosophie. Il est doncjmportant de les disséquer par quelques coups de scalpel , afin que l'on sache ce qu'ils sont et ce qu'ils valent.

On doit rendre cette justice à Descartes qu'ayant exhumé, dans son idéologie, le système des idées innées de Platon, il y a apporté des modifications qui le rendent moins absurde et le dépouillent de son impiété. Car les idées qui, pour Platon, n'étaient que des subsistances, existant en dehors de Dieu, dans les choses, et passant des choses dans l'intellect humain et môme dans l'intellect divin, sont pour Descartes des conceptions de l'intellect divin , et c'est de cet intellect qu'elles découlent et vont se loger dans l'intellect humain. Mais, dans sa psychologie, tout en restaurant le dogme de Platon de l'existence de deux substances complètes, de deux êtres distincts dans l'homme , Descartes a renchéri sur ce dogme de Platon, et en a fait une doctrine bien autrement impie et absurde. La voici, cette doctrine, telle qu'on la trouve exposée dans un livre non suspect , la Philosophie de Lyon, le code sacré de la philosophie cartésienne. Nous copions, nous traduisons mot pour mot, et nous n'inventons pas.

Après avoir exposé les différentes opinions des philosophes modernes sur l'union de 1 ame avec le corps, opinions qui pourtant n'ont pas précédé , mais suivi , comme une conséquence suit son principe , celle de Descartes, la Philosophie lyonnaise s'exprime ainsi : « Enfin (que Dieu en soit béni ! ) il fut inventé par Descaries ^ « le système appelé des causes occasionnelles, que notre devoir est « de développer amplement, parce que c'est un système, PLUS « QUE LES AUTRES, CONFORME A LA VÉRITÉ. Ce système, « imaginé par Descartes et illustré depuis et défendu vaillamment « par Malebranche, se réduit à ceci : Qn'en vérité l'âme n'agit pas « sur le corps, ni le corps sur l'âme (car qui pourrait coin- « prendre le contact mutuel de ces deux substances? ) ; mais que

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« les pensées de l'âme ne sont que les occasions que Dieu a li- « branent insliluées, à l'aide desquelles DIEU MÊME produit « certains mouvements dans notre corps; et pareillement les « mouvements variés qui arrivent dans les organes de nos sens « ne sont que de vraies occasions, à la suite desquelles DIEU « lui-même crée certaines pensées et certaines sensations dans « notre esprit. Enfin tout cela ne se fait pas d'une manière quelle conque, mais d'après des lois générales et universelles (I). »

Voilà donc , d'après le plus fougueux des disciples de Descartes et l'interprète le plus fidèle de ses doctrines , le système cartésien sur l'union de l'àme avec le corps. Il n'a pas besoin de commentaires : son absurdité et son impiété sautent aux yeux de tout homme qui sait lire. Cependant on ne trouvera pas mauvais que nous l'accompagnions de quelques notes.

1° Qui n'admirera pas, d'abord , le zèle du philosophe lyonnais pour assurer à Descartes la gloire d'avoir, lui le premier, imaginé le système des causes occasionnelies? Il répète deux fois, dans trois lignes , que ce système appartient à Descartes , et que c'est une conception heureuse , un sublime effort du grand esprit de Descartes , parce qu'il a enjin deviné le système de Vâme le plus vrai, que personne n'avait même soupçonné avant lui. Tandem EXCOGITATUM FUIT A Cabtesio systcmu causaruM occasionalium magis vehitati conso>um; systema illud a cartesio EXCOGITATUM. Mais ce zèle sent trop la partialité, souvent injuste et menteuse, de l'amour filial. Le système des causes occasionnelles a été pour la première fois , mille ans avant Descartes, i7i-

(1) « Tandem excogitatum fuit a Cartesio systema quod vocatur causarum occasionalium, quodqiie fusius a noliis pyolveiultim est, utpofe veritati magis consonum. Systema illud, a Cartesio excnfjitntum, deiiide illustravit et strenue défendit Malebianchius. In oo silum est quod anima reipsa ft efficieiiter in œrpiis non agat, nec corpus in animam (qiiis enim concipiat utriusqiie illius subslantiœ toiitactuui?); se<l cogilationes animiW non sunt nisi occasioiies a Deo libère institu(<T, quaruin interventu quosdam in corjiore motus ipse (Deus!) elfitit ; pariter varii motus quibiis commoventur sensiium organa verœ sunt cccasiones, quibiis positis, nonnullas cogitationes vel sensationes io mente Deus ipse procréât. Qua^ omnia juxta leges générales et uniformes, non quoquomodo perticiuiiiur {P kilos. Lvgd. vol. Il, pag.lGS, citât, edit. ann. 1852). »

venté par Mahomet, et on le trouve dans le Coran, dans les mêmes termes que dans la Philosophie de Lyon. Car, ainsi que saint Thomas vient de nous en avertir, c'est dans le Coran que les philosophes arabes ont appris que les causes secondes n'agissent pas ; mais que C'EST DIEU QUI AGIT A L'OCCASION des causes secondes : J/i lege Maurorum quidam aiunt : Causas creatas rêvera non agere, sed deum agebe occasione causarum secundarum. Ainsi cette nouveauté cartésienne est bien ancienne; et, en vérité, ce triste blasphème ne pouvait sortir que de l'esprit et du cœur de Mahomet !

2» La raison sur laquelle ce système est fondé est aussi grossière que l'origine en est impure. C'est, nous dit-on, qu'autrement il faudrait admettre que l'âme agisse réellement et d'une manière efficiente sur le corps, et le corps sur l'âme , ce que personne ne pourrait admettre; car personne ne saurait concevoir deux substances, telles que l'âme et le corps, en contact entre elles, afin de pouvoir agir l'une sur l'autre : Systema a Cartesio excogilatum in eo situm est : quod anima beipsa et efficienter in corpus non agat, nec corpus in animam; guis enim concipiat utriusque ilLius substantiœ contactum?

«C'est pourquoi, nous dit encore la Philosophie de Lyon, on doit absolument rejeter le système de V influx physique. Car tout système qui attribue à l'âme la faculté d'agir physiquement sur le corps, et au corps d'agir de la même manière sur l'âme, répugne manifestement à la simplicité de l'âme (1). »

« Nous voulons bien, reprend ici le pieux et savant annotateur « de la Philosophie de Lyon, nous voulons bien qu'on rejette le « système de V influx physique, mais non par la raison qu'en « donne ici notre auteur. S'il était vrai que l'âme ne put agir sur « le corps, parce qu'elle est un être simple, il serait vrai aussi que « Dieu et les anges, qui sont des êtres de la plus grande simpUcité, « ne sauraient exercer aucune action immédiate et physique sur « les corps, ce qui est faux. Et d'ailleurs, n'est-il pas au con- « traire de toute nécessité d'admettre que les corps sont mus

(I) « Sunt qui putant animam in corpus et corpus in animam physice agere; « et hoc systema vocatur injluxùs physici; sed rejiciondum est, quia manifeste " répugnât cum simplicitdte auim» {Loc. citât., pag. 163). »

188 § 84. SYSTÈMES SUR l'UNION DE l'aME AVEC LE CORPS.

« par les esprits, puisqu'il est certain qu'aucun mouvement cor- « porel ne peut commencer par un corps (1) ? »

Cette observation est péreniptoire; car^ nier que l'esprit puisse agir immédiatement et physiquement sur les corps, c'est nier la création, la Providence et l'ordre de l'univers.

3° On peut reprocher aussi à l'auteur lyonnais d'être en contradiction flagrante avec lui-même; car, pour lui, c'est Dieu lui-même qui, à l'occasion des pensées de l'âme, exciterait certains mouvements dans le corps iQuarum interveniu quosdam in corpore motus ipse [Deus] cfficit. Voilà donc, pour ce philosophe, Dieu, l'être le plus simple qui existe, exerçant une action immédiate et physique sur notre corps. Et voilà le même auteur, affirmant au même endroit, et en même temps, qu'il répugne à la simplicité de Vâme de pouvoir agir physiquement et immédiatement sur son propre corps, et qu'il ne répugne pas à la simplicité de Dieu d'agir physiquement et immédiatement sur les corps de tous les hommes ! On verra tout à l'heure que, bien loin que sa simplicité soit, pour l'àme, un empêchement invincible, c'est au contraire, pour elle, la raison incontestable d'agir immédiatement et physiquement sur le corps.

4" Nous observerons encore, en passant , que nous parler du contact entre les deux substances, comme une condition nécessaire, mais impossible en même temps, de leur action mutuelle {Quis enim concipiat utriusque illius substanliœ contactum?)^ c'est méconnaître que l'esprit n'agit pas sur le corps par contact, mais par vertu, ou par une puissance qui lui est propre, et qui jaillit de la supériorité même de sa nature. C'est méconnaître que l'âme ne sent pas, par la vertu du corps sur elle, mais par sa propre vertu sensitive, qui la met à même d'appréhender toutes les modifications qui arrivent dans son corps, et de s'en affecter. C'est parler le langage des anciens disciples d'Épicure , qui , vrais esprits de plomb, d'après l'pxpression de Cicéron, dans les

(1) " Rejiciendum esic infltixûs physici &ysiem^ niale inde probatur quod « anima, cuiu sit spiritualis, pliysice in corpus ag^re nequeat; eadt^m enim ratione « probaretnr Deuin et Angeles pliysice et immédiate in corpora a^ere non posse ; « quod tamen lalsum est .. Et vero nonn« onniiiio necessc est ut corpora mo- « veanlur a spiritibus, cum motus a corpore nusquam oriri possit {Loc. cil.)? »

clioses philosophiques, ne savaient s'élever d'une ligne mathématique au-dessus de la matière, et philosophaient sur l'esprit avec les idées et les expressions grossières qui ne peuvent convenir qu'au corps.

Mais le système des causes occasionnelles a bien d'autres et bien autrement graves reproches à se faire. Nous en avons fait justice ailleurs (plus haut, et dans la Tradition, pag. 375), principalement au point de vue de l'idéologie; nous allons l'achever ici au point de vue de la psychologie et de la religion.

5° D'après ce système, on vient de nous le dire dans les termes les plus explicites et les plus clairs, ni l'âme n'exerce le moindre pouvoir réel et cf/ic/ffit sur le corps, ni le corps sur Tàme; mais c'est Dieu qui, à V occasion des pensées, des volontés, des désirs de lame, produirait des mouvements analogues dans notre corps : CofjitafAonum interventa quosdam in corpore motus DEUS efficit; et pareillement, c'est toujours Dieu qui, à [^occasion des impressions que font les objets extérieurs sur notre corps, créerait des pensées, des sensations analogues sur l'âme : Motus quitus coinmoventur sensmim orr/ana sunl occasiones, quibus posifis, nonnullas cogilationes vei semationcs in mente DEUS IPSE procréât. Ainsi saint Paul aurait menti , en attribuant à la loi de la chair de l'homme déchu, à l'action de Satan {Sentio legon in membris mcis. Datus est mihi stimulus carnis et angélus satanœ qui me colaphizet), ces perturbations déréglées du corps qui nous entranient dans la loi du péché (mplivantem me in lege peccati). Car, pour Descartes, rien de tout cela ne serait vrai; mais le véritable auteur immédiat et direct de ces phénomènes honteux de la chair de l'homme... le dirai-je, après de telles paroles?., serait Dieu. C'est Dieu et non pas Satan qui nous souffletterait par notre; corps, à l'occasion de certaines pensées voluptueuses de l'àme !

Bien plus, Jésus-Christ lui-même nous aurait trompés, en disant que toute mauvaise pensée, tout projet d'ùier la vie à notre frère et tout désir de le déshonorer, dont l'Ame se trouve dominée à Voccasion des impressions que certains objets extérieurs font sur le corps , s'élèvent en elle du fond de la corruption du cœur {De corde exeunt cog itationcs pravœ , honiicidia, adiilteria, etc.) ; car, pour Descartes, tout cela descendrait de la sainteté même

190 § 84. SYSTÈMES SUR L'UNION DE l'AME AVEC LE COBPS.

de Dieu. Ce ne seraient pas des péchés, des crimes, mais des œuvres pures et parfaites; car Dieu ne peut rien faire lui-même qui ne soit pur et parfait. C'était, au témoignage de saint Augustin, l'un des dogmes impies du manichéisme, dont la conséquence pratique était : Que , pourvu qu'on eût la précaution de croiser la laideur avec la beauté dans le rapprochement des sexes, se livrer aux plus abominables excès , c'était dégager l'esprit de Dieu et rendre gloire à Dieu ; et, de nos jours, les Saint-Sinioniens , les Fouriéristes , les Icariens, les Mormons, ne disent pas et ne font pas autre chose.

6° En outre , si Dieu , ainsi que le veut Descartes , était vraiment l'auteur de toutes nos pensées , bonnes et mauvaises, et de toutes nos actions également bonnes et mauvaises, de deux choses l'une : ou Dieu serait injuste, en nous punissant ou en nous récompensant pour des faits dont il serait le vrai et unique auteur; ou il serait trompeur, en nous faisant des menaces ou des promesses qui ne se réaliseraient pas.

Dans l'hypothèse cartésienne , ce parti-pris, de la part de Dieu, de tromper sa créature, s'étendrait encore plus loin. Il est certain que l'homme a une idée plus claire et plus distincte, un sentiment plus profond et plus intime de la liberté de ses actes, que de l'existence du rapport entre le principe et la conséquence du fameux : Je pense, donc je suis, de Descartes. Car pourquoi , dans une infinité de cas, l'homme rcgretterail-il û.' avoir fait certaines choses , et se proposerait-il d'en faire d'autres ? Pourquoi se reprocherait-il ses fautes de tout genre, et s'en punirait-il, même par la plus grande de toutes les fautes, le suicide, s'il n'avait pas l'idée claire et distincte, le sentiment profond et intime d'être, lui, le vrai maître de ses opérations? Cette idée donc, ce sentiment, sont dans sa nature, sont même sa nature ; et, s'ils sont une erreur, une illusion, cette erreur, cette illusion retomberaient sur l'auteur de sa nature. C'est Dieu qui le tromperait de la manière la plus cruelle. Voilà ce que serait Dieu, si, comme la Philosophie de Lyon l'affirme d'un ton si tranchant, le système des causes occasionnelles était le plus conformée la vérité, magis vcritali consonurn.

7» L'homme ne serait pas mieux partagé, dans ce système. D'après la même Philosophie, on vient de l'entendre, les pensées

de l'àme ne seraient que des occasions que Dieu aurait librement instituées, et avec le concours desquelles il exciterait , lui Dieu, certains mouvements dans notre corps : Sed cogilationes animai non sunt nisi occasiones , a Deo libère institutœ , quarum interventuquosdam incorpore motus ipse efficit .Comprenne qui pourra ce que peuvent être àe?, pensées-occasions librement instituées de Dieu, et jetées par lui dans l'esprit de l'homme : pour nous, nous n'y comprenons rien/et, très-probablement, celui qui a écrit cette phrase n'y a pas compris plus que nous. Ce qui est clair dans la même phrase , si elle a un sens , c'est que , par cela même que les pensées de Fhomme sont insliluées librement de Dieu , elles ne sont pas librement conçues par l'homme ; elles ne sont pas l'acte de l'homme lui-même , mais de Dieu dans l'homme : d'autant plus qu'on a soin de nous apprendre aussi que tout cela ne se fait pas au hasard , mais d'après certaines lois générales et uniformes : Quseomnia, juxta leges quasdam générales et uni' formes , non quoqiio modo , perjiciuntur. C'est-à-dire que les pensées de l'homme n'auraient rien de contingent et de volontaire , mais elles seraient le résultat de lois immuables , éternelles ; elles ne seraient que l'accomplissement des décrets du destin. Mais c'est le fatum mahumedanum en toutes lettres , où il est imjjossible de trouver la plus petite place pour la liberté de l'homme et même pour la liberté de Dieu.

8" Mais, si l'homme n'est pas libre dans ce qu'il croit, dans ce qu'il veut et dans ce qu'il fait, il n'y a pas plus pour lui que pour la brute ni vrai , ni faux , ni bien , ni mal , ni vertu , ni crime, ni religion, ni devoir, ni coulpe, ni démérite, ni peines , ni récompenses dans une autre vie. La vie future est même une contradiction, un non-sens; l'immortalité de l'âme, un mot; et rien ne serait plus raisonnable que la doctrine des matérialistes : Que , de la même nature que la brute , aussi stupide que la brute, l'homme s'éteint tout entier, à la mort, comme la brute.

9° Loin de pouvoir revivre dans un monde à venir, l'homme, d'après le même système , ne vivrait pas même dans le monde présent. Par l'exposition que nous avons donnée plus haut de la sublime théorie de saint Thomas sur la vie, notre lecteur sait déjà que l'essence de la vie est dans le principe intrinsèque

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du mouvement de Vétre vivant , et que l'être qui n'a pas en luimême ce mystérieux principe ne vit pas. Or, d'après le système que nous analysons , le principe de tous les mouvements de l'âme et du corps de l'homme, est Dieu. En sorte que c'est Dieu qui pousserait notre âme à vouloir ou à dédaigner, à chercher ou à fuir les objets extérieurs, à l'occasion de ce qu'ils nous ont agréablement ou péniblement affectés; -et que ce serait Dieu aussi, et ce ne serait que lui, qui ferait mouvoir notre langue, nos mains, nos jambes, // l'occasion de ce que l'envie nous prend de parler, d'agir, de marcher : bien entendu, toujours, que même cette envie n'est pas un mouvement libre de notre âme, un mouvement propre à nous , ayant en nous son principe , mais une pensée occasionnelle que Dieu aurait libmnent instituée de toute éternité , et excitée en nous dans le temps. Il est donc évident que , d'après cette étrange doctrine, l'homme n'aurait pas en lui-même, mais dans un être autre que lui-même, en Dieu , le principe intrinsèque de ses mouvements intérieurs et extérieurs, et que, par conséquent, il ne serait pas un être vivant. Il ne serait pas même une brute , pas même une plante , parce que la brute et la plante ont on elles-mêmes le j)rincipo du mouvement, ou la vie; il ne serait qu'un morceau de matière élastique, joliment contournée pour servir de jouet aux amusements de Dieu.

10" On sait aussi que, ainsi que nous l'avons si souvent répété dans cet écrit, rellet de lêlre, l'opération est l'indice infaillible qui en annonce la nature et la condition : Op<>roiio sequitur esse. Tout être donc qui n'a qu'une opération accidentelle, apparente, factice, n'a qu'un être de la même nature et de la même condition. Or, pour Descartes, ce serait Dieu qui penserait en nous, qui voudrait en nous , qui sentirait en nous, qui se mouvrait en nous et agirait en nous et par nous; notre âuic et' notre corps ne seraient que le voile derrière lequel Dieu se cacherait , pour laisser croire que c'est nous qui opérons, tandis (jue ce n'est que lui qui opère en nous. Tous les mouvements de notre âme et de notre corps ne seraient que des mouvements humains en apparence et divins en réalité. Nous n'aurions donc qu'un être aussi apparent, aussi éphémère que nos prétendues opérations; et, puisfiue Dieu seul opérerait en nous. Dieu seul aussi serait réellement en nous. Nous ne serions que des modilications plus ou

SVSTEMH i)K liESCAKJKS ET SOIN IMPIETE. l93

moins saillantes , des apparences plus ou moins illusoires , des radiations plus ou moins sombres de sa substance, de son être. Toute l'humanité ne serait qu'un seul être, une seule substance. C'est la doctrine des panthéistes anciens et modernes, au grand complet!

« Enfin, l'un des torts de Descartes , que la philosophie de Lijon elle-même, sa fdle bien-aimée, n'a su lui pardonner, c'est d'avoir fait à^. purs automates de tous les animaux. Eh bien! le bon Descartes a été encore pins avare, plus impitoyable à l'égard de l'homme. Il parait que, pour ce grand restaurateur de la dignité humaine, c'était donner trop à l'homme que d'en faire un automate, une brute ; et, ne consultant que son zèle pour la justice et la vérité, il n'en a fait ni plus ni moins qu'une marion. nette. Car un automate est une machine qui, une fois montée, se meut, marche toute seule, se meut et marche elle-même, par elle-même; tandis que l'homme de Descartes est une machine qui, cachant Dieu en elle, mue toujours et incessamment par Dieu, n'a aucun mouvement qui lui soit propre, ne se meut pas un seul instant elle-même et par elle-même. L'homme de Descaries ne conçoit pas une seule pensée, il ne lait pas le moindre mouvement de sa tête, de ses yeux, de ses bras, de ses pieds, de sa personne, si ce nest en vertu de fils ou de ressorts secrets (on ne sait de quelle nature) que Dieu mettrait à chaque instant en jeu. L'honune de Descartes n'est donc pas même un automate; ce n'est qu'une véritable marionnette; et lunivers n'est en grand que ce que certaines baraques des Champs-Elysées sont en petit, un théâtre de marionnettes, où Dieu, caché derrière le rideau de sa spiritualité, met en scène, fait parler, fait mouvoir, fait marcher, fait même guerroyer les hommes, comme de vrais polichinelles, et cela pour se délasser des longs emmis de son éternité. Voilà, à moins que la logique ne soit qu'un jeu, ce que c'est que Dieu et l'homme, dans le système des causes occasionnettes, inventé enfin par Descartes.

Nous en sommes fâché pour Descartes, pour ses disciples et pour ses admirateurs ; mais nous n'en sommes pas surpris. On ne pouvait s'attendre qu'à une philosophie de tel aloi, de la part d'un esprit qui , si bon mathématicien qu'on voudra^ n'a rien compris à la philosophie, et qui, tout en ayant la foi, mais sans II. . 13

194 § 84. SYSTÈMES SUB l'UiMON DE L'aME AVEC LE COBPS.

la science de la foi et sans la foi de la science , a été égaré par une imagination intempérante et par un orgueil sans bornes. Ce qui nous surprend, c^est qu'un grand catholique, un véritable génie, aussi brillant que riche, aussi juste appréciateur des hommes que des choses , M. de Maistre , ait appelé Descartes « LE Platon ciikétien. » C'est une injure à Platon et au christianisme; car, n'ayant pas le génie de la philosophie, Platon eut au moins le génie de l'éloquence , tandis que iJescartes était aussi pauvre penseur qu'écrivain médiocre (l) : et les vrais chrétiens, loin d'être aussi, fiers de Descartes que les pa'iens l'ont été de Platon, l'ont fait désavouer par toutes les académies de France et rejeter par toutes les universités catholiques du monde, mettre au ban par toutes les corporations religieuses, et condamner par l'Église. Le mot de M. de Maistre n'est donc et ne peut être vrai que dans ce sens : Que Descartes a fait parmi les chrétiens ce que Platon avait fait parmi les païens : une philosophie rationnelle qui n'a rien de raisonnable; une philosophie du sens privé en pleine révolte avec la philosophie des traditions, du sens commun, des plus simples idées, des instincts les plus naturels de l'humanité ; une philosophie incertaine qui a ébranlé toutes les croyances et toutes les vérités.

(1) Un ancien et Irès-habile professeur de l'université ^ient de nous faire cet aveu: '< Qu'ayantrelu attentivement, à un âge plus mùr, le A>/5com;s de Descartes « sur la méthode, il l'a trouvé non-seulement sans métliode et vain, insigui- « fiant, contradictoire et erroné quant au fond, mais itiloyablc quant à la <t forme. » Eu efiet, il est difficile de rien trouver de jtlus banal et de plus ennuyeux, par rapport au stjie, que ce Discours, qui cependant |)asse pour le chef-d"œuvriMleDescarte<. C'est au point qu'on ne s'explique pas comment l'esprit français, si logique, si févèreetsi dif(icilo dans tout ce qui touche aux doctrines et au style, ait décerné, même pour un tciujts, les booneurs du génie à Descartos; etqu'on est obligé d'attribuer celte étrange apotbéose de l'auteur des tourbillons à la tyrannie des préjugés anticatboliques, de cette même raison pbiloso|)biqiie du dernier siècle, qui a fait des hommes de génie de Bacon, lie Rousseau, de Voltaire et mém*! de Locke, le plus lourd Jes écrivains, et le plus p!al comme le plus grossier de tous les philosoplies modernes.

L'HAUMONIE PKÉÉiABLIiî ET l'iïN'FLUX PHYSIQUE. l'J5

§ 85. Le System? des causes occasionnelles a élé abandonné par ses plus grands panégyristes. — Le système de Z'harmome préétablie de Leibnitz est aussi absurde et au-:,i impie que celui de Descartes. — Système de ri>FLi'x PHTSiQLE de Lochc, suivi par l'école matérialiste — C'est à tort qu'on l'a attribué à Aristole et aux scolastiques^ qui l'ont toujours combattu.

L'auteur de la Philosophie de Lyon lui-même paraît reconnaître ces horribles conséquences du système des causes occasionnelles. Car, dans l'exposition dont il l'a accompagné, il s'est bien gardé de le défendre dans les termes dans lesquels il l'avait proposé, et s'est borné à démontrer cette proposition : « L^union « de l'esprit avec notre corps consiste dans ce fait : Qu'à l'occa- « sion des mouvements de notre corps, des pensées naissent « dans l^esprit ; et qu'à l'occasion des pensées de l'esprit, des « mouvements succèdent dans le corps (1). » Mais, ainsi formulé, le système des cavses occasionnelles change tout à fait de nature; ce n'est plus le système tel que, d'après le même auteur, Descartes Vavnit ENFIN invente, et tel que Malebranche l'avait soutenu et illustré. Ce n'est pas même un système, mais renonciation d'un fait qui saute aux yeux de tout le monde, et dont personne (les idéalistes et les matérialistes exceptés) n'a jamais douté et ne saurait douter, sans se révolter contre sa propre expérience et celle des autres. Car qui a jamais douté et qui pourrait jamais douter qu'à l'occasion des volitions ds son esprit, des mouvements analogues se produisent dans son corps , et qu'a l'occasion de certaines impressions reçues dans .sow corps, des pensées et des modifications analogues surgissent dans son esprit ?

Mais la question, touchant le commerce de l'âme avec le corps, n'est pas sur le phénomène de l'instantanéité et de l'unilbrinité des mouvements dans les deux substances, mais bien surlamw^e de ce phénomène. Pour saint Denis, pour saint Athanase, pour saint Thomas et pour tous les philosoplies chrétiens, cette cause est dans l'unité substantielle du même être, commun à l'âme et

(1) » Fropositio. In eo consùtit mentis et corporis iiostri conjuuctio , quod , « occasioue motuuni corporis, in mente nascautur cogitationes ; et occasione « cogitationum mentis, exciteutur motus in corpoie (pag. 103J. "

196 ^ 85. SYSTEMES sua l'umon de l'ame avec le cobps.

au corps. Pour Descartes, pour Leibnitz et pour tous les philosophes païens, anciens et modernes, qui partent du principe de la dualité de deux êtres dans Thomme, cette cause est dans l'action immédiate, physique de Uieu sur Tàme, à l'occasion des modifications du corps , et sur le corps, à l'occasion des modifications de 1 ame. Voilà, dans les termes les plus courts et les plus clairs, le vrai état de la question. Or, ni dans la proposition qu'on vient de lire, ni dans la prétendue démonstration qu'il en a donnée, ni dans les quatre longues pages qu'il a consacrées à la solution d'objections que personne ne fait, et qui ne sont pas des objections, le philosophe lyonnais n'a pas dit un seul mot de cette action divine qui, d'après Descartes et son école, ferait tout dans l'homme et ne laisserait rien à faire à Uhornme lui-inême.

Donc il a dénaturé, ou bien il a planté là, sans s'en préoccuper le moins du monde, le système des causes occasionnelles, inventé ENFIN par Descaries, soutenu vaillamment et illustré par Malebranche, et que lui-même avait promis de suivre et de développer amplement, comme le plus conforme à la vérité : Tandem excogitaium fuit a Cartesio systema causarum occasionalium , qnod deinde iUuslravit et slrenue défendit Malebranchius, quodque fusius a nobis evolvendum est, utpoie veritati vuujis consonuni. Voilà donc le môme auteur, abjurant lui-même le système de son patron, qu'il avait, au commencement, exalté dans des termes si emphatiques. Convenez qu'il ne pouvait mieux s'y prendre pour nous dire qu'en vérité on ne peut s'empêcher de reconnaître que, pris dans la rigueur de la lettre, ce système, le plus conforme à la vérité, n'est qu'une immense erreur; mais convenez aussi que la Philosophie de Lyon ne pouvait, à cet endroit, se moquer d'une façon plus leste de ses lecteurs.

Nous l'avons souvent observé et nous le répétons encore ici : dans toutes les questions, la vraie solution est unique ; en la méconnaissant, le génie lui-même ne peut qu'inventer une erreur, ou adhérer à une erreur inventée déjà. C'est ce qui est arrivé à Leibnitz. Il avait un vrai génie philosophique, cet homme-là; mais, né en Allemagne, où la philosophie païenne faisait tourner toutes les têtes, pendant qu'en Ilalie et en Fiance la littérature païenne corrompait tous les cœurs; imbu, dès sa naissance, devions les préjugés protestants contre la philosophie ca-

l'haiîmonik préétablie et l'j\\flux physique. 197

tholique, Leibnitz ne se douta même pas que la vraie solution de tous les problèmes de la science de l'homme se trouve dans cette philosophie, et ne se trouve que là. De même donc qu'en idéologie et en physique , il n'a fait , comme on l'a vu , que suivre, avec des modifications qui n'en valaient pas la peine, le système des idées et le système de \ accidentalitê des composés naturels, enseignés par Platon et rajeunis par Descartes ; de même, en psychologie, il n'a fait que tremper complètement dans le système de la duahté de l'être de l'âme et du corps, et des cavses occasionnelles, que Descartes avait aussi emprunté à Platon et à Mahomet.

Seulement, il trouva par trop fort et trop peu digne de Dieu, qu'on le dît toujours occupé d'harmoniser tous les mouvements de l'esprit et du corps de douze cent millions d'hommes à la fois ; de jouer continuellement la comédie avec les hommes, et de remplir le triste rôle des deuxJMaures de l'horloge de Saint-Marc à Venise, obligés, le marteau toujours levé dans leurs mains, de répéter, parle son, sur des cloches, les heures que l'index marque par son parcours sur le cadran. Il pensa aussi que ce n'était pas fort honorable pour l'homme de n'être qu'une marionnette, et qu'il fallait l'élever au moins à la dignité d'automate que Descartes avait accordée à la brute. Là-dessus : « Je n'ai rien à opposer, aurait dit le philosophe allemand, contre la belle hypothèse du philosophe français : Que l'âme et le corps de l'homme ne sont que deux horloges, harmonisées, dans leurs mouvevements respectifs, par un agent étranger, Dieu. Seulement, au lieu de l'admettre comme actuelle, je pense qu'on doit admettre comme habituelle cette action de Dieu, produisant tout mouvement dans l'homme. L'âme et le corps ne sont donc pas deux horloges, dans l'une desquelles Dieu répète chaque fois des mouvements analogues à ceux qu'il excite, lui aussi, quand et comme bon lui semble, dans l'autre ; mais deux horloges, fabriquées d'une telle façon, qu'une fois l'impulsion reçue, elles marchent toutes seules, avec la môme vitesse, et exécutent des mouvements exactement les mêmes, comme deux roues attachées au même axe, et roulant sur deux lignes parallèles sur le même chemin . C'est, voyez-vous, qu'en les créant et en les unissant, Dieu a prédestiné l âme et le corps à deux séries distinctes, mais

198 § 85. SYSTÈMES SUE l'U.NION DE l'AME AVEC LE CORPS.

harmoniques, de mouvements qui se déroulent tout seuls, avec une parfaite uniformité , pendant toute la vie de l'homme , sans que le grand fabricant ait plus besoin de s'en occuper. C'est ce que j'appelle le système de Vharmonie préétablie. Voilà donc Dieu déchargé du grand ennui de produire, à tous les instants, des mouvements si multiples et si variés dans l'esprit et dans le corps de tous les hommes, et de les mettre d'accord. Et voilà l'homme rendu aussi à la grandeur de son rang, de se mouvoir lui-même, comme un vrai automate, et de n'avoir plus rien à envier à la brute de Descartes. En vérité, si Dieu et l'homme ne sont pas contents de cette part que leur fait ma générosité, ils sont bien difficiles!» Voilà comment aurait raisonné Leibnitz ; et aussitôt dit, aussitôt fait, l'hypothèse de I'harmome préétablie de prendre place parmi les grandes créations de la raison moderne.

Mais, on le voit, d'après cette hypothèse, c'est toujours à l'occasion des phénomènes qui arrivent dans le corps de l'homme, que des pensées et des sensations analogues apparaissent dans son esprit ; et c'est toujours à l'occasion des pensées et des désirs excités dans son esprit, que se produisent des phénomènes analogues dans son corps. A l'exception donc près que la comédie de rhomme, paraissant se mouvoir et agir lui-même (tandis que c'est Dieu qui le meut et agit en lui, Dieu l'ayant ainsi disposé d'avance), pour Leibnitz se joue par elle-même, et que, pour Descartes, Dieu est toujours là pour la jouer à tous les moments; à l'exception près que pour Leibnitz Dieu aurait fait une fois pour toutes, en créant chaque homme, ce que pour Descartes Dieu fait à chaque instant de la vie de chaque homme ; c'est toujours Dieu qui est l'unique agent immédiat de tous les mouvements spirituels et corporels de Ihonmie, et les uns n'ont lieu qu'à l'occasion des autres. Le système de V harmonie préétablie de Leibnitz n'est donc , au fond, que le système <ies causes occasionnelles de Descartes, dans toute sa crudité; et dès lors il renferme, lui aussi , de toute rigueur logique, le fatalisme , l'idéalisme, le panthéisme, le scepticisme, en un mot, la dégradation de Dieu et l'anéantissement de rhomme.

Lu système si absurde et si impie semblait devoir convenir parf;nrement à l'écoie matérialiste ; mais pas du tout : c'est que

l'haemonie préétablie et l'iîn'flux physique. 199

Dieu y est tout et partout , et que les matérialistes ne veulent pas du tout de Dieu^ ni nulle part, ni à aucune condition. Ces messieurs sont théophobes avant tout : l'ombre de Dieu est pour eux un vrai cauchemar, et même le seul nom de Dieu les effraye et les fait reculer. En passant donc sur le corps de Platon et de Pythagore , et se moquant de leurs poésies renouvelées par Descartes et Leibnitz, ils sont allés chercher dans le prosaïsme des anciens naturalistes , de la nuance de Démocrite et de Leucippe, leur hypothèse , pour expliquer la dualité de l'homme et l'unité de ses opérations. « Par Hercule ! ont-ils dit. Descartes et Leibnitz sont aussi niais que jadis le furent Pythagore et Platon, leurs maîtres et leurs oracles , en croyant trouver des mystères là où il n'y en a pas. D'après nos maîtres et nos oracles à nous , l'âme n'est qu'une étincelle de feu , ou une goutte de sang , ou un atome , de la même nature que les atomes qui forment le corps. La matière subtilisée, ou à l'état de vapeur ou de tluide aériforme, voilà l'âme ; la matière grossière , lourde et à l'état d'inertie , voilà le corps. Or rien n'est plus simple ni plus naturel que l'action mutuelle de ces deux portions de matière, combinées dans l'homme ; car ne voit-on pas à chaque instant , par exemple , le feu chauffant l'air, et l'air alimentant le feu? C'est de la même manière que les choses se passent entre l'âme et le corps ; et, par leur influx ou par leur activité propre , la matière-âme agit aussi simplement, aussi naturellement sur la matière-corps que la matière-corps sur la matière-âme; et voilà tout. Dieu n'a rien à faire dans l'uniformité des mouvements intérieurs et extérieurs de l'homme, ni le rêve des causes occasionnelles non plus. » C'est sur ces principes et sur ces autorités que l'école anglaise a établi son système matérialiste de Yinjlvx pkyaiqve, et que, par des utopies matérialistes, plus extravagantes et plus dangereuses encore , elle a fait justice des extravagantes et dangereuses utopies spiritualistes de l'école française et allemande , touchant l'homme. Emprunté donc aux naturalistes antérieurs à Platon , inauguré dans les temps modernes par Bacon de Verulam, formulé par Locke, importé en France par Condillac, et développé, dans ses dernières conséquences, par Helvétius et par la Mettrie, ce système n'a rien de commun avec la djoctrine d'Aristote et des péripatéticiens , ses disciples. Loin de cela:

200 $ 85. SYSTÈMES SUR L'L'NION DE l'AME AVF.C LE COBPS.

Aristote et ses disciples, comme on l'a vu, ont été les seuls, parmi les anciens, à combattre la dualité de l'être humain, imaginée par Platon, et les seuls qui, tout en affirmant la réalitéet la distinction de l'esprit et de la matière dans l'homme , aient énergiquement et constamment soutenu qu'âme et corps , Vhommeest substantiellement et essentiellement UN. Dès lors, ils n'ont pas eu besoin de chercher à inventer , et , en effet, ils n'ont pas inventé de système d'influx ni physique ni moral, pour s'expliquer l'unité et l'uniformité des mouvements de l'esprit et du corps de l'homme.

On a vu aussi que , parmi les philosophes chrétiens qui ont précédé Bacon et Descartes , pas un n'a jamais pensé à imaginer un système pour se rendre compte de la manière dont l'âme et le corps se correspondent dans l'homme, pas plus que pour se rendre compte de la manière dont la divinité et l'humanité se correspondent en Jésus-Christ : par la raison bien simple que, pour eux aussi, âme et corps, l'homme était substantiellement un par l'unité de l'être, comme Dieu et l'homme en Jésus-Christ est un par l'unité de la personne ; et que toute leur philosophie, aussi bien que toute leur théologie, étaient renfermées dans ces mots qu'on ne saurait assez répéter : Sicut anima rationalis et caro unus est homo ; ita Deus et homo unus est Christus : unus omnino , non confusione substantise, sed unitate personœ.

Au moyen âge il y eut, il est vrai , des philosophes arabes qui prétendirent expliquer l'union de l'âme avec le corps, et l'unité des opérations de l'homme , par l'intermédiaire de ce qu'ils appelaient (hs funnrs accidentelles; ce qui ressemble, en quelque sorte , au système de Vinjlux physique des modernes. D'autres philosophes, arabes aussi, soulinrent à la même époque que les mêmes phénomènes sont inexplicables, à moins qu'on ne recoure à l'intervention de formes séparées (Dieu ou les anges) dans toutes les modifications de l'esprit et du corps de l'homme; ce qui n'était ni plus ni moins que le système des causes occasionnelles, et une nouvelle preuve que ce système est, comme nous l'a dit saint Thomas, d'origine arabe ou nmhométane : Tn lege Maurorum. Mais il est évident que, dans ces deux nuances de l'école arabe, on partait du même principe absurde de Platon

l'hakmome préétablie et l'influx physique. 201

de la dualité de l'être humain , principe que, nous le répétons, Aristote et ses sectateurs, les vrais péripatéticiens , ont toujours combattu avec une fermeté inébranlable. Les partisans arabes des formes accidentelles ou des formes séparées , tout en s' appuyant sur Aristote, n'étaient donc rien moins, ainsi qu'on le verra tout à l'heure, que des péripatéticiens. Aussi saint Thomas, et tous les philosophes chrétiens à sa suite, ont pu , sans injustice , les stigmatiser comme de vrais platoniciens.

On voit donc combien l'école cartésienne et ceux qui l'ont crue sur parole sont dans le vrai, en attribuant le système de V influx physique aux péripatéticiens, avec l'arrière-pensée, qu'ils nous ont déjà laissé entrevoir , d'en faire retomber sur saint Thomas et les scolastiques l'odieuse responsabilité; mais rien ne doit nous étonner de la part de l'école cartésienne. Ayant voulu philosopher sans tenir aucun compte du passé , cette école a toujours ignoré également les doctrines et l'histoire de la vraie philosophie. L'école cartésienne n'en est pas moins dans le faux , en attribuant aux péripatéticiens, par l'organe de la Philosophie de Lyon { Loc. cit. , p. i 62 ) , un quatrième système qu'elle appelle du médiateur plastique. D'abord cette opinion n'appartient pas plus que celle de l'influx physique aux sectateurs d' Aristote, puisqu'ils l'ont toujours repoussée , au nom du principe fondamental de la psychologie de leur maître : Que l'âme, étant FORME SUBSTANTIELLE, w'fl bcsoin d^aucun médiateub , PLASTIQUE OU nou plastiqup , pour se mettre en rapport intime avec son corps, pour opérer par le corps et être affectée par les impressions du corps. Ensuite la doctrine ànmédiateur plastique n'est que la doctrine d'un troisième principe existant dans l'homme , différant du principe spirituel et du principe matériel , et tenant le milieu entre ces deux principes. Mais c'est là une doctrine platonicienne ; car on sait que, pour Platon , l'homme possède plusieurs âmes : c'est donc à Platon, et non à Aristote, que l'ont empruntée les philosophes arabes du moyen âge, si énergiquement combattus, à la même époque , même à cet endroit, par saint Thomas et par tous les philosophes chrétiens. Enfin cette opinion , ne faisant que multiplier les âmes dans l'homme, est un système inventé pour expliquer moins Vunité que la pluralité des actes humains. C'est donc l'erreur de la plu-

202 § 86. SYSTÈMES DE L'uNION DE l'AME AVEC LE COBPS.

ralité des âmes, dont nous ferons justice dans le chapitre suivant; et c'est à tort qu'on lui a accordé une place parmi les systèmes du prétendu commerce entre l'àme et le corps. Revenons à V influx physique.

§ 86. Éfourderie de quelques écoles chrétiennes de philosophie d'avoir adopté l'influx physique. — Malgré les modifications qu'elles y ont apportées, il n'en est pas moins absurde et impie. — Inconséquence de l'annotateur de la Philosophie de Lyon d'avoir déclaré incertains les trois systèmes exposés, après les avoir présentés comme raisonnables. — En s'y arrêtant, on n'a qu'à choisir entre l'erreur et le néant. — Horribles ravages qu'ils ont causés dans la science. — Nécessité de revenir au dogme chrétien : Que l'âme est forme substantielle du corps.

Malgré son origine et ses tendances matérialistes, le système de Vinflvx physique a trouvé grâce auprès de bon nombre de professeurs chrétiens de philosophie , non-seulement en Angleterre et en Italie, mais aussi en Allemagne et en France. Ce sont de ces professeurs à qui les causes occasionnelles, même modifiées par V harmonie préétablie , ont paru par trop absurdes et impies pour pouvoir leur faire bon accueil et les embrasser. Nous ne disons pas qu'ils sont à l'abri de tout reproche; car, ayant, eux aussi, avec la même inconsidération, avec la même légèreté que les cartésiens, changé la doctrine de l'unité substantielle de l'être humain , que saint Thomas avait puisée dans le dogme chrétien , contre la doctrine de la dualité de l'homme , que Descartes avait ramassée à la suite de Platon et de Mahomet, ils n'ont pas été conséquents, car ils n'ont rejeté le système cartésien qu'en en adoptant le principe. Mais, une fois engagés, eux aussi, dans cette fausse voie^ et forcés de choisir entre les trois systèmes suivis par la raison moderne et seuls possibles pour expliquer le commerce entre l'âme et le corps, ils ont pensé qu'en commençant par sauvegarder l'existence et la spiritualité de l'âme, le système de Vi>ijlu.ii physique était le moins déraisonnable et le moins dangereux. Voilà pourquoi, à de rares exceptions près , on a vu depuis deux siècles et l'on voit même aujourd'hui ce système enseigné dans toutes les écoles chrétiennes qui n'ont pas voulu et qui ne veulent pas du Leibnitz ni du Descartes.

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