ILS SONT LA DESTRUCTION DE TOUTE PHILOSOPHIE
En effet , tandis que , comme nous l'avons fait remarquer déjà, en admettant que l'âme est unie au corps comme le moteur au mobile, le batelier au bateau, Platon avait laissé au moins à l'âme le rôle de mouvoir le corps. Descartes et son interprète Leibnitz ont refusé à l'âme même cette fonction , pour la réserver uniquement à Dieu ; car, pour Descartes, c'est Dieu qui, d'après des lois générales et uniformes , cause et dirige tous les mouvements de l'âme et du corps. L'âme et le corps ne sont donc pas même unis par cette union accidentelle qui a lieu entre le moteur et le mobile, et que l'indulgence de Platon leur avait laissée. L'âme et le corps sont complètement étrangers Tun à l'autre; et, dès lors, l'homme n'est plus UN , et l'on ne comprend plus rien à la création et à l'existence de l'homme. Au contraire, dans le système d'après lequel l'âme, quoique d'une manière toute gratuite et grossière, ùiflue sur le corps, et le corps sur l'âme , 1' unité , au moins accidenteUe , de l'homme est sauvegardée, et l'on croit comprendre quelque chose au pourquoi l'âme est unie au corps, et à la place que l'homme occupe dans la hiérarchie des êtres.
Mais c'est égal : nonobstant ces modifications que l'inconséquence y a introduites, V influx physique n'en est pas moins condamnable, à titre d'impiété et d'absurdité , que les causes occasionnelles et leur pendant, \' harmonie préétablie, A l'exception près que, dans ces derniers systèmes, l'âme et le corps sont deux chevaux conduits par un même cocher, et que, dans le système de V influx phijsique, ce sont deux chevaux courant à côté l'un de l'autre sans être conduits par personne ; dans les deux cas, il n'y a d'autre trait d'union entre l'âme et le corps que celui qui existe entre deux chevaux attelés an même brancard et marchant ensemble avec ou sans cocher. Loin donc d'expliquer le commerce entre l'âme et le corps, tous ces systèmes, inventés à si grands frais d'imagination, en partant tous également du même principe : Que l'âme et le corps sont deux substances, toutes les deux complètes et distinctes par leur être et par leurs opérations , ces systèmes ne font qu'établir que l'âme et le corps sont étrangers l'un à l'autre; qu'il n'y a pas du tout de commerce entre l'âme et le corps ; et, au lieu de les appeler les systèmes de V union, il faut les dire les systèmes de la séparation de l'âme et du corps, ou de la négation de l'homme.
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L'école cartésienne elle-même, dans le fait, paraît reconnaître la triste vérité de ces conclusions. Car la Philosophie lyonnaise, l'Évangile de cette école, après avoir élevé au nombre de quatre ces systèmes, a réfuté les trois premiers (pag. 161 et suiv.), et, comme on vient de le voir, a abandonné à sa destinée le quatrième, celui de Descartes, qu'elle avait pourtant préconisé comme le plus conforme à la vérité. Puisque donc, pour cette Philosophie, il faut rejeter Vharjnonie préétablie, Vinflux physique et le médiateur plastique, et qu'il ne faut pas s'arrêter non plus aux causes occasionnelles, inventées enfin par Descartes : il est évident que pas un de ces systèmes n'est vrai; que la philosophie moderne n'a rien à enseigner et n'enseigne rien à l'homme sur la première question de l'homme, et que cette philosophie n'est pas de la philosophie !
L'habile annotateur du recueil de Lyon n'en est pas moins désolant. Tout en observant que l'argument par lequel son texte fait justice de Vinflux physique n'en est pas un, il ne s'oppose pas le moins du monde à ce qu'on le rejette. Pour Vharmonie préétahiie, tout en la déclarant possible [Possibilis quidcm est], il reconnaît qu'elle paraît répugner au sens commun de tous {Sed sensui intima omnium repugnare videtur). Pour le médiateur plastique des péripatéticiens , tout en protestant de sa bonne volonté de le répudier [Ultra rejicimus qxiidem peripatelicorum mediatorem plasticum) , il prononce que, puisqu'on ne connaît pas assez la nature intime de l'esprit et du corps , on ne peut affirmer d'une manière certaine qu'il n'existe pas une substance moyenne dans l'homme , et que cette opinion a pour elle l'assentiment d'un grand nombre de philosophes de quelque valeur [Altamen non salis cognoscimus inlimam corporis et mentis naturam, ut pronunciare cerio possimus non esse in homine suhstaniiam medixnaturx... Atque hxc esse videtur philosophorum, nrc paucorum nec parvi nominis, sententia). Ce qui signifie : Qu'il serait téméraire de rejeter absolument ce système rejetable. Pour les causes occasionnelles enfin, l'illustre annotateur se contente d'avertir, ce que nous venons de prouver, savoir : Que ce système n'explique d'aucune manière la nature de l'union de l'âme avec le corps, ni leurs rapports mutuels, et qu'en établissant Dieu comme la cause unique et immédiate de tous les
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actes de Pâme et du corps, il laisse subsister tout entière, au lieu de la résoudre , la controverse qui s'agite parmi les philosophes sur le composé humain ( Quantum ad causas occasionales, tioc unum advertere nobis animus est : Quod nuUomodo conjunctionis animx ciim corpore natiiram, influxumque respect iv uni explicent; Deumque causam unicam et immediatam omnium, sive mentis sive corporis, aciuum. faciant : atqui hœc est ipsissima conirovcrsia qux inter philosoplios agitatur). Puis le même auteur conclut en ces termes : « Du reste , nous ne donnons pas tout ce que nous venons de dire, sur les systèmes des philosophes, touchant l'union de l'âme avec le corps, comme des doctrines certaines, ou comme étant noire propre doctrine, mais seulement comme des doctrines possibles, ou, au moins, comme des doctrines dont jusqu'ici la fausseté n'a certainement pas été démontrée (1). » [Cxtprnm, quxcUDique hic de syslcinatibw })hilosophicis, circa conjunctionem mentis et corporis dixi.nus, hxc non tamquam ceria, nec etlam iamquam sint aliquomodo nostra sentenlia tradinms , sed tantuin tamquatn poasibilia , aut certe qux nondum falsa fuervnt demonstrata.)
Or, si cette censure des systèmes dont il s'agit, si timide, si adoucie par des circonstances atténuantes, si incertaine et si contradictoire, a un sens, ce n'est et ce ne peut être que celui-ci: « Dans l'ignorance où nous sommes de la nature intime de l'âme et du corps , il nous est impossible de savoir au juste comment ils sont unis et se correspondent mutuellement. Parmi les systèmes inventés pour expliquer ces grands i)hénomènes, il n'y en a pas un seul qui vaille. Le vrai et imique système à suivre , sur ce sujet, est donc celui de n'admettre aucun système , et de reconnaître que l'unique chose que nous en i-àdnowi certainement est que nous n'en savons absolument rien : Hoc unum scio me nihil scire. » Mais c'est là une doctrine sombre, désolante, s'il en fut jamais. Voilà pourtant la psychologie qu'on enseigne dans
(1) Pardon, Monsieur, cts deiiiicis mots ne sont jias exacts. Car tout ce que vous avez insinué en fa\eur de Vluinnonie prcctablie el du médiateur plastique e&t impossible, et hxfanssetc en a été démontrée depuis longtemps... par saint Thomas, i comme vous pouvez vous en convaincre en parcourant le chapitre suivant de cet écrit.
20G § 86. SYSTÈMES SUfi l'uNION DE l'aME AViiC LE COUPS.
des écoles chrétiennes ! De la psychologie de saint Thomas , pas un mot, comme on le voit. C'est comme si elle n'avait jamais existé. Est-ce par ignorance? est-ce par faiblesse? est-ce par fanatisme? est-ce par aveuglement? est-ce par mauvaise foi? Nous n'osons le décider. Cependant cette psychologie, éminemment chrétienne;, parce qu'elle jaillit naturellement des plus augustes dogmes du christianisme; cette psychologie, fondée sur le principe consacré par l'Église : Que râmdntellecfivr est forme substanlielle du corps humain ; cette psychologie , la seule qu'on laisse ignorer à la jeunesse chrétienne, est la seule vraie. En la mettant de côté , on se trouve donc placé dans l'alternative , ou de s'attacher à l'un de ces systèmes psychologiques qui se condamnent eux-mêmes mutuellement comme faux, ou de les rejeter tous '.c'est-à-dire qu'on n'a plus à choisir qu'entre l'absurdité et l'ignorance, entre l'erreur et le néant. Voilà cependant ce qu'on appelle de la philosophie !
Mais, hélas! il n'est pas au pouvoir de l'homme d'étouffer la logique, et d'empêcher la raison publique de déduire toutes les conséquences renfermées dans les principes dont on l'a imbue. En vain donc les professeurs de philosophie, demeurés chrétiens, à l'exemple de Descartes, même iiprès avoir donné dans les doctrines païennes de Descarîes, rivalisèrent de zèle et firent les plus nobles efforts pour soutenir la croyance universelle de l'humanité et la foi de l'Église, sur l'existence, la spiritualité, la liberté, l'immortalité de l'âme de l'homme et la réalité de son corps : une fois qu'à la suite du divorce complet avec la psychologie scolastique ou chrétienne, le principe pa'ien de la dualité fut universellement substitué au principe de Vunité substuntieile de l'homme; une fois que les trois systèmes imaginés pour expliquer l'harmonie des mouvements des deux substances de l'être humain, convaincus d'insuffisance, d'ineptie et d'absurdité, ne réussirent qu'à en rendre le mystère plus inexplicable et plus incomprchensible, on dut trouver, on trouva plus logique, afin de simplifier la question, de nier ou l'une ou l'autre des deux substances du composé humain, de nier ou l'âme ou le corps. Et voilà comment et pourquoi la pliilosophiedu siècle qui avait suivi Descartes, à l'exemple de la philosophie du siècle qui avait suivi Platon, se partagea, elle aussi, en deux grandes sectes :