ENSEIGNÉE DANS LES ÉCOLES CHRÉTIENNES
« Pour moi, a-t-il dit, comme pour tout le monde, il existe dans « l'homme une cause première, Spiritus, Mens, Esprit, Intelli- « gence, Archée, AME. Et je vous laisse à chercher, si bon vous « semble, quels sont les liens qui unissent une substance iuima- « térielle à un corps matériel. Cette cause première se manifeste « par des actes intellectuels et par des actes organiques. Elle ne « réside ni dans le cerveau, ni dans le cœur, ni dans le foie, ni ff dans le centre épigastrique, etc. Elle a le système nerveux « pour instrument des actes intellectuels, volontaires et sensi- <( tifs, et les différents viscères pour instruments des actes ma- « tériels, propres à la conservation du corps. C'est ainsi que, « sans être nulle part organe, elle préside à toutes les fonctions, « soit intellectuelles^ soit organiques, dont l'ensemble constitue « le phénomène de la vie. Voilà pour moi la cause première de « la vie. '» (Revue médicale, 15 mars 1858.)
Du sein de la Faculté de Paris, où il était entré en conquérant, au son de toutes les trompettes de la publicité, !e double dynamisme a fait le tour de toutes les Facultés de l'Europe ; il y a été accueilli avec les mêmes transports et en même temps que les dernières modes; et l'homme d'Hippocrate, deGalien, d'Aristote, de saint Thomas, de Boerhaave et de Stahl, a été remplacé par l'homme de Barthez, de Vintras et de Lordat, au grand scandale des vrais savants et à la grande humiliation du vrai savoir.
Ce n'est pas tout. Du sein des lycées, la doctrine des deux âmes dans Fhomme a lait irruption même dans un grand nombre de séminaires, où, n'en comprenant pas l'absurdité et le danger, des ecclésiastiques, d'ailleurs respectables, s'ils ne l'enseignent pas formellement, l'insinuent et la recommandent aux jeunes lévites. Le fait est incontestable, au moins pour les établissements où l'on explique la Philosophie de Lyon. Car voici comment le pieux et savant annotateur de cette Philosophie s'exprime sur le principe vital : « Nous voulons bien rejeter le méu dialeur plastique des Péripatéticiens. Cependant on ne connaît « pas assez la nature intime de l'esprit et du corps, ni les rap- « ports qui les lient ensemble, et qu'il faut de toute nécessité « admettre entre eux, puisque le corps et l'âme constituent « une seule personne. On ne peut donc affirmer avec certitude « qu'il n'y a pas dans l'homme une substance d'une nature mi-
218 § 88. L'EBREUR des deux AMES DANS l'hOMME
« toyenne, qui, d'un côté, approche du corps, et, de l'autre côté, « de rame. C'est, à ce qu'il paraît, l'opinion de ces philosophes « etcj^ii ne sont pas en petit nombre ni de peu dlniportance, qui « distinguent Vâme sensible de l'esprit, et regardent cette âme « comme le principe vital du corps et l'intermédiaire entre l'in- « telligence et les organes (1). » Mais, ou nous ne savons pas lire, ou bien, dire d'une doctrine qu'elle est soutenue par un grand nombre de philosophes de quelque importance; qu'on ne peut, arec certitude, l'affirmer fausse, parce qu'on ne connaît pas assez la nature des êtres dont il s'agit ; et que, sous un nom ou sous un autre, il faut de toute nécessité la supposer , c'est non-seulement l'excuser, mais la légitimer et l'admettre. Voilà donc cet auteur souscrivant lui aussi, timidement, si l'on veut, à la doctrine du principe vital de Barthez, à l'hérésie des deux âmes qu'il avait dit vouloir bien rejeter. Cette contradiction, de la part d'un auteur si orthodoxe, est d'autant plus regrettable qu'il la donne comme la correction d'un passage de la Philosophie de Lyon, qui n'avait pas besoin d'être corrigé. Car le voici, ce passage : « De deux choses l'une : ou cet Intermédiaire est une substance « matérielle, ou il est une substance spirituelle. Dans le premier «cas, il ne saurait agir sur l'âme; dans le second, il n'aurait « pas de prise sur le corps, et la difficulté demeure toujours la « même (2). » Or rien n'est plus concluant que ce dilemme contre la fausse doctrine du principe vital on de Vâme sensible, servant d'intermédiaire entre l'âme intellective et le corps.
Il n'est pas moins surprenant que le même annotateur ait dit :
(1) « Ultio rpjicimus mediatorem Peripateticorum plastlcum. Altameil, n non sati.'< coRnoscimns intiniam corporis ci mentis naturani, nec i\\\\i\ sit inler '1 eas relatioiiis (est eiiim aliqua relatio inter corpus «t aiiiinarn, cum in uuam « coalescant personam) , ut pronunciare cerle possinius : Won esse bi honiine ■■'. substaiitiain ninlia» uaturœ, quœ taraeu c\ uiia paite ad corpus, quantum ex « altéra ad nientcni accédai. Atquc hœc osse videtur eorum pliiioso|)liorura, « HCC paucorum, nec parti nominis sentenlia, qui auiinam Bensibilein distin- '< guunt a mente, illamquc liabeut tanquam phncijiiuvi corpohs vitale, et « médium iiilcr orgaiia et inlelliguitiam (pag. 102). »
(2) « Sed ille mediator vel est materialis, vel spiritualis ; si matenalis, quo- " modo agit in aniniam? si spii'itualis, quomodo agit in corpus? Eadem remanet " diliicultas. ..
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« Il faut reconnaître, entre l'âme et le corps, certains rapports qui seuls peuvent expliquer l'unité de la personnalité humaine : Est enim aligna relatio inter corpus et animam, cum in unarn coalescant personam. » Car, théologien distingué, n'ignorant pas que l'âme et le corps sont UN homme, comme le Dieu et l'homme sont UN Jésus-Christ, il lui était facile de comprendre que, de même qu'il n'est pas nécessaire ^'admettre des rapports entre la divinité et l'humanité de Jésus-Christ, parce qu'en Jésus- Christ les deux natures sont substantiellement unies dans l'unité de la personne du Verbe ; de même il n'est pas nécessaire non plus d'admettre des rapports entre l'âme et le corps de l'homme, parce que dans l'homme les deux substances sont substantiellement unies dans l'unité de l'être de Pâme. N'avait-il pas dit aussi, quelques lignes plus haut : « Il est faux que Dieu et les « Anges ne puissent agir immédiatement sur le corps. Si l'on « doit croire au témoignage du sens intime, tout homme est « persuadé qu'il meut, lui, vraiment, immédiatement et physi- « quement ses propres organes. Et d'ailleurs, nul mouvement ne a pouvant jamais avoir origine du corps, il faut de toute néces- « site croire que les mouvements des corps sont causés par les « esprits : Falsum est Deum et Anyelos immédiate in corporo « agere non posse. Si guasit sensui intimo fides adhibenda, omnes « sibi videntur vers, immédiate et physice organa sua movere. « Et vere, nonne omnino necesse est ut corporamoveantur a spi- « rit/bus, cum motus a corp)ore nusguam oriri possit ? » Nous ne nous expliquons donc pas comment celui qui a tracé ces lignes a pu ne pas voir que l'âme humaine, étant esprit, peut, elle aussi, mouvoir vraiment, immédiatement et physiquement le corps, sans qu'il soit nécessaire d'imaginer des rapports entre ces substances; et qu'on peut, au contraire, affirmer, avec toute certitude, que V intermédiaire plastique des anciens, Vàme sensible et le principe vital des modernes, sont également de graves erreurs et d'énormes extravagances. Mais nous avons tort de nous étonner de ces contradictions, de ces incertitudes de la part d'un auteur si instruit et si zélé pour les vraies doctrines philosophiques, et pour lequel nous n'avons que de la vénération, de l'estime et de l'attachement. Pour tout esprit logique, méconnaissant la théorie chrétienne de l'unité substantielle d'un