SO. UNICITÉ DE L'AME, ETABLIE
.seul et même être dans l'homme, et partant du faux principe de IMaton et de Descartes : « Que l'âme et le corps sont deux êtres « complets, ayant chacun sa subsistance et son être, distinct et « indépendant l'un de l'autre, » ces contradictions, ces incertitudes, ces rêves, ces absurdités, sont des conséquences auxquelles il est impossible d*échapper. Voilà donc une nouvelle preuve de cette vérité : Qu'en dehors des pnncij)es de la philosophie chrétienne, on ne rencontre que le faux ou le néant, et qu'on ne peut établir qu'une psychologie nulle ou erronée, comme tout le reste.
En attendant, une erreur si grave et si féconde, telle que la doctrine de la pluralité des âmes dans l'homme ; une erreur, tant de fois frappée d'anathèmes par l'Église, et cependant se produisant sans cesse sous des formes nouvelles; une erreur enfin si répandue, là même où elle ne devrait rencontrer que d'implacables adversaires , vaut bien la peine qu'on en fasse une bonne fois justice. C'est ce que nous essayerons de faire dans ce chapitre. J{n empruntant toujours à saint Thomas les armes pour la combattre, nous la poursuivrons jusque dans ses derniers retranchements. Nous; traiterons la question à fond, et de manière à ce qu'il ne soit plus nécessaire d'y revenir, et qu'il soit évident pour la bonne foi : Qu'on ne peut admettre dans l'homme une âme organique, sensitive à part , qu'au préjudice de l'âme intellective, et
que LA DOCTRINE DE LA MULTIPLICATION DES AMES EST LA DOCTRINE DE LA NÉGATION DE l'aME.
§ 89. — Magnifique argumentation de saint T/tonias, e» faveur de la thèse générale : Que toute ame est koiime unique de son corps. — Vigoureuse réfutation, du même Docteur, des doctrines de Platon et des philosophes arabes, contraires à cette thèse. — Absurdité de l'hypothèse de l'existence d'êtres intermédiaires entre l'âme et le corps.
Dans la première partie de sa Somme, saint Thomas a traité avec un soin tout particulier cet important sujet. D'abord, il a établi la thèse générale : Que toute âme est forme unique du corps, et qu'il n'y a rien d'intermédiaire entre l'âme et le corps ; ensuite, il s'est spécialement attaché à combattre, par toute espèce d'arguments, les opinions des anciens philosophes , admettant dans l'homme tout autre principe agissant, toute autre âme que l'âme
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intellective. C'est cette belle et triomphante polémique , que nous allons reproduire ici, avant de nous occuper des philosophes modernes qui ont trempé dans la même erreur.
« Si l'âme , dit le Docteur angélique , était unie au corps seulement comme le Moteur au Mobile , il serait non-seulement raisonnable, mais nécessaire d'admettre certaines dispositions intermédiaires entre l'âme et le corps: à savoir, dans l'âme, la puissance de mouvoir le corps ; dans le corps , la capacité d'être mu par rame. Mais l'âme intellective n'étant unie au corps que comme forme substantielle , il est absurde d'admettre la moindre disposition accidentelle servant d'intermédiaire entre l'âme et le corps, parce qu'il est absurde d'admettre une disposition intermédiaire, quelle qu'elle soit, entre une forme quelconque et sa matière. La raison en est : Que la matière étant, selon un certain ordre, en puissance à tout acte ( ou à toute forme ) , la première chose qu'on doit concevoir dans la matière est ce qui est simplement la première chose dans l'ordre des actes. Or la première chose dans l'ordre des actes est Y être {esse). Il est donc impossible de concevoir qu'une chose soit, par exemple , de telle grandeur ou ait telle quahté, avant de concevoir qu'elle EST en acte. Or la matière n'est en acte que par sa forme substantielle; car c'est la forme substantielle qui donne simplement l'être et tel être. Il est donc impossible que des dispositions accidentelles quelconques préexistent dans la matière avant la forme substantielle, et, par conséquent, avant l'âme ( 1 ) . » «D'ailleurs, ajoute saint Thomas,
(1) « si anima uniretur corpori soluni ut motor, nihii proliiberet, imo inagis " nicessariiim esset, esse ali(juas dispositioncs médias, inter animaai et corpus, •< polenliain, scilicct, ex parte auima', perquam moveretur corpus; et alicjuain •< habilitatcm e\ parte coiporis, prr ([iiam corpus esset ab anima mobile. Scd si « anima intellectiva unitur corpori ut forma snl)sta'"itialis, impossibile est (jnod « aliqua dispositio acciilenlalis cadat média, inter corpus et animani, vel inter << quamcumquc formam substantialem et mattriam suaiii. Ratio est : Qui.i cuin « malcria sit in potentia ad onnics actus, ordine quodam; oportet quod id (piod « est primum simpliciter in actibiis, primo in maleiia iutelligatur. Primum « auteiti, inter omnes actus, est Esse. Impossibile igitur est inlelliger^ prius • esse calidam, vel quantam, quam csseinaclu. Esse autem in actu liabet per « l'ormam substantialem, qua- t'acit esse simpliciti-r. Unde imiiossd)ile est (juod ■< quaicunique disoositiones accidentales prœexistant in materia ante formam .1 substantialem, et per ccusequens autc animam (1 i>., q. 70, art. C;. »
222 § 89. UNICITÉ DE l'AME, ÉTABLIE.
tout Accident est postérieur à l'existence de la substance, et par rapport au temps et par rapport à l'ordre de raison. Il est donc évident qu'on ne peut concevoir aucune forme accidentelle, dans la matière, avant l'âme, qui est sa forme substantielle (1). »
On peut opposer : Que nulle forme ne peut se trouver dans la matière qu'autant que la matière y soit disposée , de manière à devenir la matière propre d'une telle forme ; il faut donc de toute nécessité supposer certaines dispositions dans la matière, avant qu'elle reçoive sa forme. Or ces dispositions, qu'elles soient ou non des accidents, sont toujours quelque chose. Donc, indépendamment de l'âme et du corps, il faut admettre, dans tout être animé et, à plus forte raison, dans l'homme, quelque chose d'intermédiaire entre l'âme et le corps.
« C'est là , répondait saint Thomas, méconnaître la nature et les différents degrés de perfections des formes substantielles des composés vivants. Celle de ces formes qui est plus parfaite renferme virtuellement en elle-même tout ce qui est propre aux formes qui lui sont inférieures. Elle n'a donc besoin que d'ellemême pour en accomplir tous les actes et donner à la matière, à laquelle elle est unie, différents degrés de perfection. Or, comme c'est par la même âme que la plante est un composé naturel, et, de plus, qu'elle est plante; comme c'est par la même âme que la brute est composé naturel, plante, et, de i)lus, animal, de même c'est par la même âme que l'homme est, tout à la fois, composé naturel en acte, comme tout être composé ; il est vivant et végète comme la plante ; il est animal sensitif comme la brute; il raisonne, ce qui le fait spécifiquement homme. Or il est évident que les accidents ne précèdent pas, mais suivent leur sujet, et que la matière est conçue parfaite et complétée par ses accidents dans son être , avant d'être conçue sous le rapport de la corporéité. Or c'est l'âme, en tant que lorme, qui fait que la matière soit en acte et soit complète par les accidents, afin d'être corps et ce corps. Loin donc que la matière
(1) « Acciiiens est postcrius substantia, et tciyporc et ralioue. Kon ergo '< forma accidentaîis aliqua puteat iuieilii^i, iii maleria, aiite animam, qua; est « loiina substaiilialis {Loc. cit.). »
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puisse avoir des accidents, des dispositions quelconques, précédant l'union de l'àme avec la matière, et lui servant de moyen intermédiaire pour cette union , la matière n'est même pas, n'est pas corps, avant son union avec l'âme, et sa corporéité elle-même est l'œuvre de cette union (1). »
« Encore une fois, poursuit saint Thomas, si l'âme, ainsi que l'ont pensé les Platoniciens , s'unissait au corps comme le moteur au mobile, il n'y aurait aucun inconvénient à admettre certains corps intermédiaires entre l'âme humaine , entre l'âme de tout être animé et son corps. Il serait même plus raisonnable de croire que Tànie , étant, par la simplicité de sa nature . à une grande distance du corps , ait besoin de quelque corps intermédiaire, moins épais, moins lourd, plus subtil, pour mouvoir son corps. Car, en effet, tout moteur, voulant mouvoir quelque chose à distance, a besoin de quelque moyen qui approche de lui, le mobile. Mais, l'âme étant associée au corps comme forme, il est toujours absurde de penser qu'elle ait besoin d'un corps intermédiaire quelconque , pour faire un tout , intimement uni avec son corps ; et en voici la preuve :
«Une chose n'est une que de la même manière dont elle est un être. Or, la forme étant Vacte par essence, c'est par ellc-mômo et non par un intermédiaire quelconque que la forme fait que la chose soit. L'unité donc de la chose, composée de matière et de forme, résulte de la même forme qui ne s'unit à la matière que selon elle-même, et conmie son acte; et il n'y a d'autre agent , unissant la matière à la forme, que celui qui constitue la matière en acte , ou la forme elle-même.
(( L'on voit par là combien sont fausses les opinions de ces
(1) « Forma porrectior virlute coutinet quulquid esl inl'crioram fonnarum , « et ideo ima et oadeiii cxistens perficit mafciiani , secimdum diverses pcrfec- « tionis gradus. Una enim et eadem Cornia est per quaiii liomo est ens actu, et « perquam est vivum, et per quain est animal, et per quam est liomo. Maiiifes- « tum est autem quod unumqiiodque gcnus consequuntiir propria accideutia. « Sicut ergo raateria prieiiitelligitur perfecta secunduin esse aiite intellectum « corporeitatis, et sic de aliis piœintelliguiitur accidentia qnaî sunt propria en- « tis ante corporcitatem ; et sic prœiutelliguntur dispositioues in materia ante '< formam, non quantum ad omuem ejus efl'ectum sed quantum ad posteriorein '. (I p, q. 76). »
224 § 89. UNICITÉ DE l'AM£, ÉTABLit.
philosophes qui ont admis certains corps intermédiaires entre Tânie et le corps de l'homme.
« Quelques-uns de ces philosophes de l'école de Platon ont dit que l'âme intellective est naturellement revêtue d'un corps incorruptible dont elle ne se dépouille jamais, et au moyen duquel elle est unie à son corps corruptible. D'autres ont soutenu que l'union de l'âme avec le corps ne se fait que moyennant un certain esprit corporel. D'autres ont affirmé que cette union ne s'accomplit que par la lumière, qui, pour eux, est un corps de la natiire de la quintessence. En sorte que, selon l'opinion de ces philosophes, l'âme végétative s'unit à son corps parle moyen de la lumière du ciel des étoiles, l'âme sensilive parle moyen de la lumière du ciel cristallin , et l'âme intellective par le moyen de la lumière du ciel empyrée.
« Ur tout cela n'est que fiction poétique et véritable plaisanterie : d'abord , parce que la lumière n'est pas un corps ( mais une qualité de certains corps) ; ensuite, parce que la quintessence, étant inaltérable , n'entre ])as matériellement , mais seulement inrtuellement dans la composition du corps mixte; enfin , parce que l'âme s'unit au corps comme forme , et que dès lors elle s'y unit immédiatement, car toute forme ne s'unit à sa matière que de cette manière (1). »
(1) « si aninia, secundum Platonicos. corpori unirelur soluni ut niotor, conveiiiens esset dicere quod inter aniniarn honiinis vel cujuscumque animalis et corpus aliqua alla corpora média intervenirent. Convenit eiiini molori aliquid distans per média magis propinqua inoveie. Si vero anima unitur corpori ut forma, impossibile est quod uniatur ei aliquo corporc roediante. Cujus ratio est, quod sic dicitur aliquid unum {juomodo et ens. Forma autem per se ipsam facit rem esse in actu, cum per e^sentiam si! actus; nec dat esse per aliquod médium ; unde unitas rei composifu' e\ materia et iorma est per ipsam formam (juœ secundum seipsam unitiir inalcritT ut actus ejus. Kec est alicpiid aliud uniens nisi agens quod facit materi; ni esse in actu. Unde patet esse falsas opiniones eoriim qui posucrunt ali(iua (orpora esse média inter aniniain et corpus liomiuis. Quorum quidam Plafonici dixerunt quod anima intellecliva habel (orpnsincorruiililiile ^il)i ualuraiiter unitum, a qiio nunquam sepaiatur et co medianfe unitnr corpori corruptibiii. Quidam ' vero dixerunt quod unitur mediante spiritu corporeo; aiii vero quod unilur ■ corpori ijîediante luce, ipiam dicunt esse corpus et de natura quintessentiir. 1 It;\quod anima vegclabilis unitur corpori mediante luce cœli siderei, anima vero