‹ La philosophie chrétienneChapitre 91 sur 249 · UNICITÉ DE L'AME ÉTABLIE · texte numérisé non relu

UNICITÉ DE L'AME ÉTABLIE

moyen qui, sans être ni l'une ni l'autre de ces choses, leur ressemble sous quelque rapport. Or 1 ame intellective diffère infiniment du corps , parce qu'elle est substance incorporelle, incorruptible, subsistante par elle-même, et douée des sublimes facultés de comprendre, de rais(mner et de vouloir : tandis que le corps n'a rien de tout cela. Donc il est nécessaire d'admettre comme moyen d'union de ces deux substances, si éloignées l'une de l'autre par leur nature, quelque chose d'intermédiaire qui, n'étant pas l'àme, soit quelque chose de simple, et qui, n'étant pas le corps, ait cependant quelque chose de corporel. Or les esprits animaux, la lumière, le calorique ou le principe vital, réunissent ces qualités; ils sont en même temps simples {impondérables) sans être l'esprit , et corporels sans être le corps. Il est donc très-raisonnable de les admettre comme troisième principe constituant l'être humain, et servant de trait d'union entre l'âme et le corps. »

Saint Thomas a réduit au néant cette objection par deux mots : «Sans doute, non- seulement l'âme et le corps, mais toute forme et toute matière sont des choses énormément distantes l'une de l'autre, car toute forme et toute matière sont éloignées l'une de l'autre de l'énorme distance qui sépare ce qui est acle de ce qui n'est que pure puissance. Mais l'âme et le corps ne sont des substances énormément distantes l'une de l'autre que si on les consi* dère séparément des conditions de leur nature, et que si on leur attribue un être propre par lequel elles seraient deux individus, deux êtres à part, et indépendants l'un de l'autre. Dans cette hypothèse, il ne suffirait pas d'un seul intermédiaire : il faudrait faire intervenir bon nombre d'êtres mitoyens, pour réunir ces deux substances dans un seul composé». Mais l'âme et le corps des êtres animés ne sont pas deux, mais un seul suppôt; ils n'ont pas deux êtres distincts, mais un seul et même être, l'être de l'âme que le corps partage : parce que, dans tout composé substantiel de forme et de matière, c'est par la forme et dans la forme que la matière est actualisée, et n'esf ce qu'elle est que par l'être de la forme. Quelque grande que soit donc la différence de nature, entre l'âme intellective et le corps, aussitôt que l'âme ne s'unit au corps que comme forme, c'est-à-dire immédiatement par son être et lui communiquant son propre être, il n'y a plus de

ANCIENNES EBREUBS SUB CE SUJET REFUTEES. 227

distance entre eux , et ils n'ont besoin d'aucun intermédiaire pour former ensemble le composé humain (I). »

L'hypothèse de l'existence d'un intermédiaire^ quel qu'il soit, entre 1 "âme et le corps, est absurde à un autre point de vue encore. Dans cette hypothèse , l'àme, revêtue d'une matière subtile, ne serait tout bonnement que l'âme, composée à son tour de forme et de matière. Mais, dans ce cas, l'âme ne serait et ne pourrait être d'aucune manière la forme substantielle du corps. Le composé de matière et de forme , renfermant une matière dans son tout, ne pourrait devenir forme d'une autre matière selon tout son être, sans que la matière qu'il contient ne devienne elle-même forme d'une autre matière: ce qui est absurde; nulle matière , ou nul être seulement en puissance, ne pouvant devenir acte premier d'une autre matière.

Dira-t-on par hasard que cette âme, revêtue de matière subtile ou composée de matière et de forme, devient forme du corps par une partie seulement d'elle-même et non par tout son être? Mais c'est dire que la matière subtile, dont on prétend que l'âme est affublée, ne lui sert à rien, et qu'elle s'unit au corps immédiatement par sa vertu et par son être d'âme. C'est dire ce que nous disons; car, pour nous, ce qui est forme est âme, et la chose dont il est forme, est le premier animé, le corps entier du coînposé vivant . L'hypothèse dont il s'agit laisse donc subsister tout entière la question, et l'embrouille davantage au lieu de la résoudre (2).

On ne saurait le répéter assez : de ce que l'âme, comme nous

(1) « Anima distat a corpore pliiriniuni, si utriiisque condifiones feorsim con- « siderentur; unde, si uirimique ipsonim separatnm esse haberet, oporlcret « quod milita média inlervenirent. Sed in quantum anima est forma coi poris, « non liabet esseseorsum ab esse corporis, sed per suum es;e corpori unitur « immédiate. Sic en m et quaelibet forma, si consiilerelur ut actus, liab,;t « magnam distanliani a niateria quœ est ens in potentia tantum {Loc. cit.,. »

(2) « Si quis poneret animam componi e\ niateria et forma, nullo modo « posset dicere animam esse i'ormara corporis. Cum euim foi ma sit actus, « materia sit ens in potentia tantum, nullo modo id quod est ex matcria et forma « compositum potest esse altenus forma secundum se tutuni. Siautem .-ecun- « dum aliquid sui sit forma, id quod est forma diciinuâ animam, et id cujus est « forma, dicimus primura animalum {Ibid.).v

228 § 89. LMCITÉ DE l'AME ÉTABLIE.

venons de le démontrer, n'est pas unie comme le moteur au mo- })ile, mais comme forme substantielle au corps, il résulte de toute nécessité qu'elle est forme unique de son corps et qu'il est impossible d'admettre dans le composé animé d'autre forme substantielle qu'elle. Voici une démonstration encore plus splendide de cette impossibilité, d'après saint Thomas :

« Ce en quoi toute forme substantielle diffère de toute forme accidentelle, est que la première donne simplement I'ètbe; tandis que la seconde ne donne pas simplement l'être , mais tel être, c'est-à-dire qu'elle fait que ce qui est soit d'une autre manière, et qu'il varie son propre être : comme la chaleur ne fait pas qu'un corps soit , mais seulement qu'un corps qui est soit chaud. C'est pourquoi la chose qui reçoit une forme purement accidentelle, comme un bloc de marbre qui est change en une statue, ne se dit pas une chose simplement faite ou en- (jendrée, mais une chose façonnée de telle ou telle manière. J)e même la chose qui perd sa forme accidentelle, comme le même marbre brisé et cessant d'être une statue , ne se dit pas non plus une chose simplement corrompue , mais altérée ou changée, ou bien corrompue seulement sous un certain rapport. C'est pourquoi les anciens naturalistes, pour qui la matière première était un être en acte, était feu, air, etc., affirmèrent que rien dans la nature n'est engendré et ne se corrompt simplement, mais que tous les changements, même naturels, ne sont que des altérations purement accidentelles (i). Le contraire arrive par rapport à la forme substantielle. Puisque cette forme donne, non pas un tel être, mais simplement Vèlre, non pas un être accidentel, mais l'être substantiel; la chose qui reçoit une nouvelle forme substantielle se transforme et se dit simplement engendrée; et la chose qui perd cette forme, comme le corps lorsque rame s'en est séparée, se dit une chose simplement corrompue.

(1) « Forma substantialis in lioc a forma accidentali diffort, quia forma acci- « (lonlalis non dat cs.se simpliciter, fcd esse talc. Siciit ralor facit sniim subjec- " tuni non siniplicitcr esse, sed esse caliduni. Et ideo, cuni ad\enit forma acci- « (it nlalis, non dicitur aliqnid lieri \el generari simpliciter, sed fieri fale aut » aliqiio modo se liabcns. Kt similiter cum recedit forma accidcntalis, non « diciUir aliquod corrumiû simpliciter, sed sccmidiim quid. Forma aufem sub-

Page 1