UNICITÉ DE L'AME HUMAINE
« Il faut donc conclure que les formes des éléments ne restent pas en acte, ou ce qu'elles étaient, dans le corps mixte, mais qu'elles y restent seulement par rapport aux effets qu'elles y avaient précédemment produits; car, bien que très-affaiblies, les propriétés que les éléments tenaient de leurs formes substantielles, survivent à la disparition de cette forme; et ces restes de qualités constituent la disposition du corps mixte à recevoir une forme substantielle d'un ordre supérieur. Gela arrive dans tout corps animé quel qu'il soit, aussi bien que dans la pierre (1). »
§ 90. Autre argtimentation de saint Thomas, en faveur de l'Unicité de de l lime humaine en particulier.
t La question de V unicité de l'âme bumaine est immense : la connaissance de l'homme naturel et, dès lors, de la vraie philosophie y est renfermée. Saint Thomas ne s'est donc pas contenté de la traiter au point de vue général que toute âme est forme unique de son corps ; il y est revenu avec une persistance toute particulière, et il a combattu avec une force de raisonnement que rien n'égale la grande hérésie de l'existence de plusieurs âmes dans l'homme. Voici un résumé de cette discussion du sublime Docteur :
« Platon , a-t-il dit, a admis qu'il y a dans un seul et même corps plusieurs âmes, distinctes entre elles et résidant dans les divers organes du corps; il a fait de ces âmes les principes différents des différentes opérations de la vie. Ainsi il plaçait la force ou l'âme nutritive dans le foie, la force ou l'âme sensitive dans le cœur; et la force ou l'âme cognoscitive dans le cerveau. Aristote a réprouvé cette doctrine et l'a combattue dans son Traité de l'âme (2).
o recipiat magis et minus. Nec minus est impossibile aliquid esse médium inter K substantam etaccidens {Loc. cit ). »
(1) « Et idco dicendum quod formae elementoriim maneiit in mixfo, non " actu sed virtule, roanent enim qualitates propriae elementonini, licet remissa*, « in quibus est virtus formarum elemt'ntarium. Et hujiismodi qnalitas mixtio- «■ nis est propria dispositio ad forniam subslaiitialem corporis iiiivti, puta for- « mam lapidis vel animati cuju.'^cumque {Ibid). »
(2) « Plato posuit diversa-s animas esse in corpore une, etiam secundum or-
TBOIS AUTBES ARGUMENTS DE SAINT THOMAS. 235
« Cette opinion de Platon pourrait se soutenir, en admettant l'hypothèse que ce philosophe avait rêvée : Que l'àme n'est pas unie au corps comme la forme à la matière, mais comme le Moteur au Mobile ; parce qu'un seul et même mobile peut bien être mû par différents moteurs, principalement lorsqu'ils le poussent dans des directions différentes. Mais, dans Ihypothèse que l'âme est unie au corps comme forme, il est complètement absurde d'admettre, dans un seul et même corps, plusieurs âmes différentes par leur essence, et cela par trois raisons (1).
« La première est que, dans une pareille hypothèse, nul être animé ne pourrait être dit et ne serait simplement un; car comment serait-il un, un être animé, ayant plusieurs âmes? Tout composé qui est simplement un ne l'est que parce qu'il n'a qu'wne seule et même forme substantielle qui lui donne l'être; et une chose n'est une qu'en vertu du même principe qui en fait unèivQ. Là où il y a pluralité de formes, il y a pluralité d'êtres, et il n'y a pas de véritable unité. En effet, pourquoi, par exemple, dit on d'un homme ayant différentes qualités: «Il est blanc, il est savant, il est fort, il est vertueux, » si ce n'est parce qu'il a ces différents êtres ou ces différentes manières &'être? et d'où lui viennent-ils, ces différents êtres, si ce n'est des différentes formes qui moditient son être ? La forme de la blancheur lui donne d'e7/e blanc ; la forme de la science à'étre savant; la forme de la force 6! être fort, et la forme de la vertu à'être vertueux. Seulement ces formes qui lui donnent ces différentes qualités, n'étant pas dans le genre du prédica^ ment de la substance, mais dans le {^enre des prédicaments des qualités qui se rapportent toutes aux accidents, cette pluralité
« gana distinctas, quihus divers;» organa vita* attribuebat, dicens -. Vim nutri- « tivam esse ia hepate; concupiscibilem in corde; cognoscilivam in cerrbro; « quam quidem opinionera Arisloteles reprobat in libro De anima ( I p., « q. 76, a. 3). »
(1) « Opinio Platonis sustineri utique posset, si poneretur quod anima unitur « corpori, non ut forma, sed ut motor, sicut posuit Plato. Nihil enini inconvc- « niens sequitur, si idem mobile a diversis motoribus moveatur, prïiecipue in << diversas partes. Sed si ponainus aniraam corpori uniri sicut fonnam, omnino « impossibile videtur plures animas, per essentias différentes, in uno corpore « esse. Quod quidem triplici ratione manifestari polest {Ibid.). »
23G § 90, UNICITÉ DE l'aME HUMAINE.
d'êtres n'est dans cet homme que purement accidentelle. Mais s'il y avait en lui différentes formes substantielles, alors il y aurait en lui différents êtres substantiels, eux aussi; et dès lors étant substantiellement plusieurs, il ne serait pas purement et simplement UN. Ainsi donc, si le même homme était vivant, par une forme, la forme ou l'âme végétative; animal, par une autre forme, la forme ou l'âme sensilive; et rationnel, par une troisième forme, la forme ou l'âme intellective; puisque ces formes sont substantielles et donnent chacune des vies ou des êtres substantiellement différents, l'homme aurait aussi trois êtres substantiellement différents; il ne serait pas et il ne pourrait pas se dire purement et simplement UN : ce qui est contraire au langage, au sentiment intime, à la croyance de toute l'humanité. C'est par cet argument qu'Aristote combattait la pluralité des âmes dans l'homme, imaginée par Platon (1). Et le voici cet argument d'Aristote, que saint Thomas reproduit pour confirmation de cette vérité : Que la pluralité des âmes dans l'homme renverse l'unité humaine. « Si vous admettez plusieurs âmes dans l'homme, vous devez nous dire par quel moyen ces trois âmes sont unies de manière à former ce tout qu'on appelle l'homme. Direz-vous que cette union se fait par le corps, et que l'homme, malgré la pluralité de ses âmes, est toujours un, parce que ces âmes se trouvent dans un corps : comme une bibliothèque, malgré la multitude des volumes qu'elle renferme se dit une, parce que ces volumes se trouvent renfermés dans un même lieu? Mais la comparaison ne prouve rien, n'explique rien, car une bibliothèque est vraiment le contenant des livres, tandis que le corps n'est pas le contenant de l'âme; mais au contraire c'est l'âme qui est le contenant du corps. C'est l'âme qui.
(1) « r Quideiii, quia animal non esset simpliciter uiium, cujus essent ani- « ma; plures. Niliil enim est simpliciter uniim, nisi per formam unam, pcr <i quarn liabet res esse; ab eodcm enim habct res quod sit eus, et quod sit n una ; et ideo, ea quœ denominantur a diversis formis, non suiit unum sim- « jdicitcr, sicut homo albiis. Si igitur liomo ab alia forma liaberet quod sit « vivcns, seilicet ab anima vogetaii, et ab alia forma quod sit animal, sciiicet « ab anima sensibili , et ab alia quod sil bomo , seilicet ab anima rationali , .< sequeretur quod liomo non esset unum simpliciter, sicul Aristoteles argumen- « talur contra Platonem {Lnc. cit.). »