TBOIS AUTRES ARGUMENTS OE SAINT THOMAS
dans sa qualité de forme substantielle, tient réunies ensemble les différents éléments dont se compose le corps, en fait un tout, et en fait ce corps et non pas un autre. Or, si ce n'est pas le corps qui contient l'âme unique, quel serait donc le principe qui contiendrait vos trois âmes de manière à en former un tout, l'homme? On ne peut donc dire que l'unité du même corps, renfermant en lui ces trois différentes âmes , suffise pour que chaque homme soit un individu ; car ce n'est pas le corps un qui, uni à trois âmes différentes, peut faire l'homme un , mais c'est plutôt l'âme une qui, unie substantiellement aux différentes parties du corps, lui donne l'unité subslanMelle et en fait un seul homme (1).»
« Le second argument de saint Thomas contre l'opinion qui suppose plusieurs âmes dans l'homme, est tiré, lui aussi, du sens intime et de la croyance de l'humanité, exprimés par sa manière de délinir l'homme. Demandez à tout homme ce qu'est l'homme? Il vous répondra d'une manière plus ou moins précise, plus ou moins heureuse, mais toujours il vous dira aussi : Que l'homme est UN être animé qui raisonne. C'est à cette école de l'humanité entière que la vraie philosophie elle-même a appris cette définition de l'homme. « C'est un animal raisonnable : Animal rationale. »
Or, si l'homme avait trois âmes, l'une végétative, l'autre scnsitive, et la troisième intellcctive, de deux choses l'une : ou ces âmes seraient toutes trois des formes substantielles, et, dans ce cas, puisque là où il y a pluralité de formes substantielles, il y a pluralité d'êtres et de suppôts, l'homme ne serait pas w», mais ^j/«5/ewrs : ce qui, comme on vient de le voir, est absurde; ou l'une seulement de ces âmes serait forme substantielle, et alors les autres seraient des formes accidentelles. JNIais tout ce qu'on affirme d'un être quelconque, comme lui arrivant en vertu de formes accidentelles, ne lui convient que d'une manière accidentelle aussi. Ainsi, lorsqu'on dit d'un homme qu'il est beau, grand,
(1) « Aiistofe!es contra poren'es diversas animas in corpore inquirit : Qiiid « conlîneat ilia«, id est, qni<l facial ex eis iiniiin ? Et non polest dici qnod « uniantur percorporis unitatcni, quia magis anima continet corpus, el lacit « ipsuni esse urum, quam a conveiso. »
238 § 90. UNICITÉ DE l'AWE HUMAINE.
puissant, ces qualités ne lui conviennent qu'en vertu des formes accidentelles de la beauté, de la grandeur et de la puissance, et ne lui appartiennent qu'accidentellement; car, beau ou laid, grand ou petit, puissant ou faible, l'homme n'en est pas moins l'homme. De même, si l'on dit d'une superficie qu'elle est ronde, blanche et unie, ces qualités ne lui conviennent que par accident; car, ronde ou carrée, blanche ou noire, âpre ou polie, une superficie n'en est pas moins une superficie. Si donc l'une seulement des trois prétendues âmes de l'homme était forme substantielle, et les autres n'étaient en lui que formes accidentelles; tout ce qu'on affirmerait de l'homme, comme résultant de ces dernières formes, ne lui conviendrait toujours que d'une manière accidentelle.
Ainsi donc, si l'on n'attribuait, par exemple, qu'à l'âme purement intellectivo l'honneur d'être la forme substantielle ou l'essence de l'homme, il ne serait être sensitif et végétatif que par accident, par hasard ; et jJar essence il ne serait qu'être intellectif, ou Ange. Si l'on ne déférait le même honneur qu'à l'âme !<ensilive, l'homme ne serait (\\X accidentellement être raisonnable et véfjctatif, et par son essence il ne serait qu'être sensitif, ou brute. Si enfin on ne réservait qu'à l'âme végétative l'honneur de substantier l'homme, il ne raisonnerait et ne sentirait que d'une manière fort précaire, accessoire, factice; au fond, il ne serait qu'être végétatif ou plante. Et, dans les trois cas, on serait dans l'erreur, on formulerait une grossière erreur, en disant que Vlwmyne est par soi, par sa nature, par son essence , en même temps être intellectif, être sensitif et être végétatif. Le genre humain tout entier, en affirmant tout cela de l'homme, en croyant tout cela, en sentant intimement qu'il en est absolument ainsi , se tromperait pitoyablement et serait dans la plus étrange et dans la plus inguérissable de toutes les illusions. Seule, une poignée d'esprits légers, orgueilleux, insensés, ignorant tout et s'ignorant eux-mêmes, et possédés par la manie de philosopher en dehors des instiiKîts de la nature et des croyances de l'humanité, seraient dans le vrai : ce qui est absurde jusqu'au ridicule. Il faut donc admettre, do toute nécessité, que c'est en vertu d'une seule et même forme, d'une seule et même ùme, que l'homme est dit végéter, sentir, raisonner,