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242 § 9l. UNICITÉ DE i/aME HUMAINK.
s'ensuit pas non plus qu'elle soit corruptible; et par conséquent il est évidemment faux qu'admettre une seule etmèmeàme dans l'homme, exécutant les actes de trois vies différentes, c'est admettre que la même substance et la même âme sont corruptibles et incorruptibles.
Il n'y a pas de doute que ITune intellective ne soit sensitive aussi. Mais ce n'est pas parce qu'elle est sensitive, c'est parce qu'elle est intellective, qu'elle est incorruptible; car, comme on va le voir plus loin, c'est parce qu'elle est intelligente par sa nature que l'incorruptibilité lui est due par sa nature aussi. Une âme purement sensitive, comme l'est celle des brutes, est naturellenient corruptible ou périssable. Mais une âme, comme celle de l'homme, qui joint à la vertu par laquelle elle entend la vertu par laquelle elle sent, est et demeure incorruptible. Comme ce n'est pas la vertu sensitive qui lui vaut l'incorruptibilité, elle ne peut non plus la lui faire perdre (1). Ainsi, en l'admettant en même temps intellective, sensitive et végétative, on triple ses facultés, sans apporter la moindre atteinte à l'unité substantielle de sa nature, et à l'incorruptibilité ou à l'immortalité de sa ilurée.
On oppose en second lieu que, selon la doctrine scolastique sur la créature humaine, dans le ventre de la mère, à l'état d'embryon, l'âme est une véritable plante, parce qu'elle végète, et un véritable animal, parce qu'elle sent; et que ce n'est que plus tard qu'elle devient l'homme véritable, capable de raisonner. Mais, en devenant homme, elle ne cesse pas plus d'être animal qu'en devenant animal elle ne cesse d'être plante ; parce (pie l'homme fait réunit toujours en même temps la vie intellective à la vie sensitive et à la vie végétative. Mais il est évident que, comme on n'est homme que par l'âme intellective, on n'est animal que par l'âme sensitive, et que l'on n'est plante que par l'âme végé-
(1) " Auinia sensiliva non habet incorruplibililatcm ox hoc (jucd est sensiliva, « sed c\ hoc quod est intcUectiva ei incoiTU|itibililas dchctur. Quiuiio ergo « anima est Nfiisifivatantuni, corrupfihilis (■sl;(iuandovero cuni sensitive intel- '< lectivum habot, hincest ineorruptibilis. Liceteniin scusitivnmincorruptionem «non det, tamen iiioorru|>tionein intellect ivo anferrc non potest (l p., q. 70, .> a. a). »
ANCIENNES OBJECTIONS lîEFUTEES. 243
tative. Si l'homme conserve donc ces trois vies, il conserve nécessairement les trois âmes cjui en sont le principe et la base, et qu'il a successivement reçues. Voilà donc l'homme ayant trois âmes, aussi bien qu'il a trois vies, bien caractérisées.
La réponse à cette objection très-sérieuse se trouve dans la même doctrine scolastique sur l'âme, où on l'a puisée. Cette même doctrine, qui enseigne que l'homme reçoit successivement trois formes substantielles, trois âmes, enseigne aussi, comme on l'a vu , que , lorsqu'un composé naturel de matière et de forme est saisi par une forme d'une vertu supérieure , son ancienne forme s'éteint devant la puissance de forme nouvelle qui s'en empare ; mais que le composé, non-seulement ne perd rien à ce changement, mais que, sans cesser d'être ce qu'il était, il devient ce qu'il n'était pas, et prend place dans les composés d'un rang plus élevé. C'est que, d'après la doctrine scolastique, même après avoir été détruites et avoir perdu leur acte par l'énergie d'une forme supérieure , les formes inférieures laissent dans le composé les effets qu'elles y avaient produits par leur vertu. Comme saint Thomas vient de nous le dire , les qualités propres des éléments, quoique plus affaiblies, restent dans le composé, même après la disparition de leur ancienne forme , servent de dispositions à ce que le composé acquière une nouvelle forme substantielle, et sont soutenues par elle. C'est là une loi générale de tout corps mixte, depuis la pierre jusqu'à l'être animé de toute espèce (1). Ainsi donc, de ce qu'en recevant l'âme intellective qui le fait homme, le composé humain conserve la vie sensitive et la vie végétative, il ne s'ensuit pas qu'il conserve les formes substantielles de ces vies ou ses deux premières âmes; il s'ensuit seulement qu'absorbées par la puissance souveraine de la forme ou de l'âme intellective, quant à leur acte et à leur être, les deux premières âmes restent, en quelque sorte, dans le composé, quant à leur vertu et
(1) n Dicendum : Quod formae elementorum tnanent in mixto non actu sed « virtute, manent enira qualitates propria; elementoiiim, sed remisse, in quibus « est virlus formarum elementarium. tt luijusmodi qualitas mixtionis est pro- '< pria dispositio ad formam sui)staiitialem corporis niixti, pula fornia lapidis vel "■ auijiiuli cujuscumque (1 p., q. 76, a. 3). »
244 § 91. UMCITE DE L'aMF, HUMAINE.
à leurs eflcts, et que le composé, ne subsistant que par lànie intellective, coninie par son acte premier ou son unique forme substantielle, il n'a plus qu'une seule âuic, plus élevée et plus parfaite, et, dès lors, capable d'exercer, à elle seule et en même temps, les fonctions de la vie intellective et celles de la vie sensitive et de la vie végétative. Il s'ensuit que, comme, en demeurant animal, saris cesser d'être plante, l'embryon humain n'a pas deux âmes, mais une seule, l'âme sensitive, accomplissant aussi les actes de l'âme végétative qui a disparu; de même, en devenant l 'homme, sans cesser de sentir et de végéter , le même composé n'a pas trois âmes, mais une seule, l'âme intellective, accomplissant les actes de l'âme végétative et de l'âme sensitive qui se sont éteintes (1). Du reste, nous reviendrons plus loin sur ce sujet, lorsqu'il sera question de {'origine de l'âme humaine.
On insiste en troisième lieu, et on dit : Les scolastiques définissent l'homme: Un animal raisonnable. Or, d'après cette détinition, qui est très-exacte, l'àme intellective est la forme de l'homme, et l'animal, ou le corps animé, en est la matière. Mais, dans tous les composés, la forme est essentiellement différente du sujet ou de la matière ; ainsi donc l'âme intellective est , dans l'homme , essentiellement différente de l'âme sensitive, qui constitue l'oiiirnation, le corps animé de l'homme, et le présuppose, comme toute forme présuppose son sujet matériel. De par la définition même de l'homme, il y a donc, au moins, deux âmes bien distinctes dans l'homme : l'âme intellective et l'âme sensitive.
Nous avons déjà répondu, dans le paragraphe qui précède, à cette objection. Nous n'ajouterons donc ici qu'une seule remarque, faite par saint Thomas. L'ordre logique diffère essentiellement de l'ordre naturel, dans ce sens : Que Ton peut, par l'intellect, unir ce qui est divisé, et diviser ce qui est uni, dans la nature, et faire des êtres de raison qui n'ont pas de réalité. De ce que la raison peut appréhender et envisager sous différents aspects un seul et même sujet, il ne faut donc pas penser que les
(1) '■ Priiis cmbrjo habet aniiiiaiii quu; est sensitiva tantuin. Qua ablata ad- " venit pcrteclior anima qua; est simul sensitiva et intcllocliva, ut infra plenius " ostendetHr (I i).,q. 7f>, a. 3}. »
AMCIENNES OBJECTIONS KÉKUTÉES. l'-l5
choses naturelles se diversifient entre elles de la même manière que les raisons et les intentions logiques les diversifient ellesmêmes. Ainsi donc, de ce que l'âme intellective renferme, par son excellente nature, toute la puissance sensitive, accompagnée de la puissance intellective, la raison peut considérer séparément les vertus, les facultés sensitives de fhomme, comme quelque chose de matériel, d'imparfait, et comme la matière ou le sujet; et le principe formel, ou la vertu intellective, comme l'âme. Et, puisquel'homme a de commun avec tous les animaux d'être un corps animé, on a bien fait de prendre V animalité comme le genre, et la rationabilité comme la différence dans la définition de rhomme (l). Mais ce procédé logique de la raison, tout exact et raisonnable qu'il est, n'implique pas le moins du monde que la vertu sensitive, que Fâme humaine réunit à sa vertu intellective, soit réellement l'acte d'une forme différente ou d'une autre âme.
Voici une autre objection, plus sérieuse encore que les précédentes. Plus ou moins borné dans son être, l'Être créé l'est aussi dans son opération. Lors même qu'il a en lui-même le principe du mouvement, et que, par conséquent, il est, se mouvant et vivant, il ne peut créer, pour cela, toute espèce de mouvements, ni vivre de toute espèce de vies. Il ne peut opérer que dans un ordre déterminé ; il ne peut se mouvoir que dans un cercle particulier ; il ne peut vivre que de la vie qui lui est propre ; et il ne peut rien en dehors de sa nature, de sa condition, de sa vie. Ainsi il est aussi impossible que le principe intellectif accomplisse les fonctions de la vie végétative, qu'il est impossible que le principe végétatif accomplisse les fonctions de la vie intellective. Il est aussi contraire à la nature du prin-
(1) " Non oportet, seciinduna diversas ratioues vel inlentiones logicas qua» « conseqiiuntur nioduni inlelligendi, diversitatein in rébus naturalibus accipere; « quia ratio unuin et idem, secundum diverses niodos, appreliendere potest. "■ Quia igitur anima iiiteliectiva, virtute, tontinet id quod sensitiva habet et « adlmc amplius, potest seorsum ratio considerare quod pertinet ad virlutem « sensilivae quasi quoddam imperiectum et materiale; et quia hoc invenit comrc muiie homini et aliis unimaiibus. ev lioc rationem gencris ronnat. Id vero in « quo anima intellectiva sensitivam excedit, accipit quasi formale et comple- « tivum et ex eo format differentiara hominis (I p., (j. 76, a. 3). »
t46 § 91. UNICITE DE l'aME HIMAINE.
cipe intpllecfit dVngcndivr un corps, (|u"il est contraire à la nature du principe végétatif d'engendrer une idée. Ces actes, d'une nature essentiellement différente, ne peuvent être exécutés que par des principes d'une nature essentiellement différente. Donc le principe de la vie intellective, par lequel l'homme se forme les idées, raisonne et veut, est et doit être en lui essentiellement différent du principe de la vie végétative, par lequel il se nourrit, grandit et entendre. Il y a donc dans l'homme deux principes, essentiellement différents, comme il y a deux vies essentiellement différentes. L'école de Montpellier est donc dans le vrai, en admettant, dans l'homme, outre le principe intellectif, auquel elle réserve exclusivement le nom et les actes de la vie de l'intelligence, un principe, producteur de tous les actes de la vie végétative, qu'elle appelle le pbin-
CIPE VITAL.
Cette objection, que, loin de l'atténuer, nous avons présentée dans toute sa force, a l'inconvénient de prouver trop, et, par conséquent, de ne prouver rien. Indépendamment de sa vie intellective, qu'il partage avec l'ange, et de sa vie végétative, qui lui est commune avec la plante, l'homme vit aussi de la vie sensitive de la brute, parce qu'il a, comme la brute, la faculté de sentir ou de saisir le matériel sans la matière, la faculté d'estimer et de choisir ce qui convient à son bien-être corporel , et la faculté de locomotion spontanée. Cette vie sensitive est, elle aussi, essentiellement différente de la vie purement végétative, comme celle-ci l'est de la vie intellective. Conséquemment l'homme n'a pas deux vies seulement, mais trois. Si donc on devait admettre dans l'homme autant de principes différents ou d'âmes diflérentes qu'il a de vies, il faudrait supposer en lui non-seulement deux, mais trois principes, trois âmes ; et nous voilà revenus à la doctrine de Platon des trois âmes dans l'homme.
De plus, être intelligent comme l'ange, être sensitif comme la brute, être végétatif comme la plante, l'homme a aussi l'être propre de tous les composés naturels inorganiques et inanimés, des minéraux ; car il a une matière, un corps substantië, spécifié, individualisé, et cette manière d'être diffère essentiellement des trois manières d'être des composés organiques, animés, vivants. Si donc il fallait admettre dans l'homme autant de prin-