‹ La philosophie d'Auguste ComteChapitre 102 sur 161 · Cours, IV, a · texte numérisé non relu

Cours, IV, a

part à la biologie, pour l'autre à la sociologie. Définir le fait sociologique revient donc à établir les rapports de la biologie et de la sociologie.

On a déjà vu que ces rapports sont extrêmement étroits. D'une part, la sociologie ne saurait se constituer, tant que la biologie supérieure n'a pas atteint un certain degré de développement. L'histoire nous en a fourni la preuve : l'état d'enfance de la biologie a contribué pour beaucoup à faire échouer les tentatives sociologiques de Montesquieu et de Condorcet. Mais, d'autre part, l'étude des fonctions intellectuelles et morales, c'està-dire la partie la plus haute de la biologie, ne peut se faire que du point de vue sociologique. Il y a là comme un domaine mixte, qui n'appartient en propre ni à l'une ni à l'autre science.

Ne pourrait-on alors considérer la sociologie comme une simple extension de la biologie, extension qui serait beaucoup plus importante dans le cas de l'espèce humaine que dans les autres ? Ne le fait-on pas implicitement, quand on attribue à la biologie l'étude des fonctions intellectuelles et morales, puisque tout ce qui porte le nom de « sciences morales », histoire, droit, économie politique, etc., repose en dernière analyse sur ces fonctions ? A quoi bon une science fondamentale nouvelle pour l'étude de phénomènes qui se ramènent au fond à des phénomènes biologiques?

Comte a protesté contre cette interprétation de sa doctrine1. Selon lui, la sociologie n'est pas moins irréductible à la biologie, que celle-ci ne l'est elle-même à la chimie. Les phénomènes sociologiques, indépendam-

1. Cours, IV, 391 ; VI, 775-6 ; Pol. pos,, IV. Appendice, p. 124-7

ment des lois plus générales qui leur sont communes avec les ordres sous-jacents, ont des lois propres qui les régissent, S'il n'existait que des sociétés animales, telles que nous les voyons actuellement, il ne serait peut-être pas impossible de considérer la sociologie comme un appendice de la biologie. Mais la société humaine exclut toute tentative de ce genre. Car c'est la vie sociale qui a rendu possible chez l'homme le développement extraordinaire des fonctions intellectuelles et morales, et ce développement est la définition même de l'humanité. Or, la première conséquence de ce développement est que la biologie proprement dite ne suffît plus à l'étudier. Il y faut une méthode nouvelle, la méthode d'observation historique. Déjà, ne fût-ce que pour cette seule raison, il ne saurait être question de réduire la sociologie à la biologie.

En second lieu, quand on passe de l'organisme individuel à l'organisme collectif, (( l'expansion continue et la perpétuité presque indéfinie » du second font qu'il est impossible de ne pas le séparer du premier dans une étude scientifique1. Comte n'est pas dupe de l'analogie entre les deux sortes d'organisme. A vrai dire, la sociologie, chez lui, ne considère presque jamais qu'un organisme unique. Laissons de côté le peu qu'elle dit des sociétés animales. Elle représente l'espèce humaine comme constituant, dans le temps et dans l'espace, <( une immense et éternelle unité sociale, dont les divers organes, individus et nations, unis par une universelle solidarité, concourent, chacun suivant un mode et un degré déterminé, à l'évolution de l'humanité. »

i. Pol. pos., II, 288 9.

Lévï-Bruhl. — Aug. Comte.

Une des idées que Comte admire le plus chez Condorcet, et qu'il regarde comme indispensables à la science sociale, c'est d'avoir fait de la totalité de l'espèce humaine un seul être qui évolue1. Dès lors, le parallélisme ne saurait être rigoureux entre cette « immense unité sociale », et les organismes que la biologie étudie. La nature composée de la première, dit Comte luimême, diffère profondément de la constitution indivisible des êtres vivants. Il faut donc savoir restreindre sagement la comparaison, « pour que, au lieu de précieuses indications, elle ne suscite pas de rapprochements vicieux. » Comte a quelquefois manqué à ce prudent précepte, par exemple quand il a cherché dans l'organisme social l'analogue des tissus, des organes, et des appareils étudiés par les anatomistes. Mais il n'en a pas moins marqué, d'une main très sûre, la limite où l'emploi de l'analogie devient un abus.

Cette limite est posée parle caractère spécifique de la réalité sociale, qui échappe aux prises de la méthode biologique. Car le phénomène principal, dans l'objet de la sociologie, celui qui établit avec le plus d'évidence son originalité scientifique, est l'influence graduelle et continue des générations humaines les unes sur les autres. Or, notre intelligence ne peut « deviner les principales phases effectives d'une évolution aussi complexe sans une analyse historique proprement dite2. » Voilà le mot décisif. JSans histoire, point de sociologie. Déjà, en 1822, Comte avait écrit: Ramener la sociologie à la biologie, c'est annuler l'observation directe du passé social. Sans doute, la supériorité de l'homme sur les autres animaux

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