Court, IV
politique a prouvé par le fait que l'étude isolée d'une série de phénomènes sociaux est condamnée à demeurer irrationnelle et stérile. Ceux donc qui veulent imiter, dans le système des études sociales, le « morcellement méthodique propre aux sciences inorganiques » , méconnaissent ce qu'exigent les conditions essentielles de leur sujet. Ici, les lois les plus générales doivent être connues les premières. C'est de là que la science doit ensuite descendre aux lois plus particulières.
Plus les phénomènes sont complexes, et plus nombreux sont les procédés de méthode dont nous disposons pour les étudier. Cette loi de compensation se vérifie encore dans le cas présent. La sociologie, outre les procédés employés par les sciences précédentes, en possède qui lui sont propres. Pour mieux dire, en sa qualité de science finale, elle dispose de la méthode positive dans sa totalité. Gomme la méthode ne s'apprend que par la pratique, le sociologue devra donc s'être formé par une éducation scientifique complète, depuis les mathématiques qui lui donneront le sentiment de la positivité, jusqu'à la biologie qui lui enseignera la méthode comparative. Le Cours de philosophie positive retrace précisément cette ascension méthodique, qui a conduit l'esprit humain, par degrés successifs, jusqu'à la science sociale. Et, puisque l'évolution intellectuelle de l'individu reproduit celle de l'espèce, le sociologue parcourra les mêmes étapes pour arriver au même but.
Toutefois, si l'éducation mathématique lui est indispensable, afin de l'accoutumer au mode de penser positif, il avouera cependant que les phénomènes sociaux ne comportent pas l'emploi du nombre ni de l'analyse, ni plus spécialement du calcul des probabilités. Comte
traite d'absurde la tentative de Laplace sur ce point, tentative reprise par d'autres mathématiciens. Il aime à la citer comme une preuve du manque d'esprit philosophique chez les géomètres. En effet, selon lui, appliquer le calcul des probabilités aux événements historiques équivaut à méconnaître que ces phénomènes soient, comme les autres, soumis à des lois invariables.
A défaut du puissant instrument fourni par les mathématiques, la sociologie emploie les procédés en usage dans les sciences physiques et naturelles. L'observation en est le premier. Les phénomènes sociaux semblent faciles à observer, parce qu'ils sont très communs, et que l'observateur y participe plus ou moins. Mais, au contraire, ces deux circonstances rendent l'observation sociologique très malaisée. On n'observe bien qu'à condition de se placer hors de ce qu'on observe l. Il faudrait donc que les faits sociologiques nous apparussent comme objectifs, détachés de nous, indépendants de nos états de conscience individuels. Rien n'est plus difficile à réaliser. Pour obtenir, pour maintenir surtout « une telle inversion du point de vue spontané » , il faut que l'esprit ait déjà un peu construit ce qu'il veut voir. S'il n'était pas pourvu d'une théorie préalable, l'observateur ne saurait pas, le plus souvent, ce qu'il doit regarder dans le fait qui s'accomplit sous ses yeux. C'est donc par la liaison des faits précédents qu'on apprend à voir les faits suivants. Là gît « l'immense difficulté » de la sociologie, où l'on est ainsi obligé, en quelque sorte, de déterminer simultanément les faits et les lois. Les faits restent stériles et même inaperçus,