‹ La philosophie d'Auguste ComteChapitre 119 sur 161 · Cours, VI · texte numérisé non relu

Cours, VI

LA DYNAMIQUE SOCIALE 3o5

ment faussée. Il a cru a la perfectibilité indéfinie de l'homme et de la société. Or, cette notion ne coïncide pas avec celle de progrès. Elle y est même, au fond, opposée. Progrès signifie « développement soumis à des conditions fixes, et s'opérant en vertu de lois nécessaires, qui en déterminent la marche et la limite. » C'est justement l'ignorance de ces conditions et de ces lois qui fait naître l'idée de perfectibilité indéfinie. Si Helvétius et Condorcet avaient eu une connaissance positive de la nature humaine, ils n'auraient pas entretenu tant d'illusions et d'espérances déraisonnables. La biologie, c'est-à-dire la psychologie scientifique, leur aurait appris que la nature humaine est invariable dans son fond, que la prépondérance des instincts égoïstes sur les altruistes est essentielle à cette nature, et que, si le progrès favorise le développement des sentiments altruistes, il ne peut cependant renverser Téquilibre naturel de nos inclinations. En un mot, la perfectibilité indéfinie est une idée métaphysique. L'imagination y a plus de part que l'observation. Les philosophes qui l'ont conçue ne se rendaient pas compte des rapports qui lient la vie intellectuelle et morale de l'homme à la structure de son organisme.

Pour que l'idée du progrès parvînt à sa forme définitive, il fallait d'abord que la psychologie positive eût mis fin aux rêves de perfectibilité indéfinie. Il fallait aussi que la Révolution française fût venue rendre intelligible l'ensemble de l'histoire de l'humanité. En effet, selon Comte, une « progression » ne peut pas être comprise, tant que l'on n'en connaît pas au moins trois termes. Deux termes ne suffisent pas à la définir. Or, jusqu'à la Révolution française, plusieurs « progrès- Lbyt B&uhl. — Aug. Comte. 20

3o6 LA PHILOSOPHIE d'aUGUSTE COMTE

sions », ou séries sociales, offraient sans doute à la réflexion scientifique le nombre de termes exigé : par exemple, l'évolution de telle ou telle science ou de tel ou tel art. Mais, en sociologie, la connaissance des lois secondaires est subordonnée à celle des lois principales, et la marche de telle ou telle série sociale ne peut être comprise que si le développement de la société en général est connu dans sa loi fondamentale. Pour découvrir cette loi, il fallait donc posséder au moins trois termes de la « progression » générale. Or, avant la Révolution française, deux termes seulement étaient donnés : le régime des sociétés antiques, et le régime chrétien, (c'est-à-dire celui qui atteignit son plus haut point de perfection dans l'organisation catholique du moyen âge) . La Révolution française vint fournir le troisième terme. Elle a apporté l'idée d'un régime nouveau. Gomme l'avait dit liant, en des termes que Comte ne connaissait certainement pas, elle a donné aux hommes l'idée d'une organisation sociale fondée sur des principes différents de ceux des sociétés existantes. Dès lors, l'idée du progrès pouvait s'appliquer à l'ensemble du développement historique de l'humanité. « C'est à ce salutaire ébranlement, dit Comte, que nous devons la force et l'audace de concevoir une notion sur laquelle repose toute la science sociale, et par suite toute la philosophie positive, dont cette science finale pouvait seule constituer l'unité1. »

Restait à construire cette science sociale. Ce sera l'œuvre propre d'Auguste Comte. La Révolution française n'a apporté, selon lui, qu'une idée imparfaite du

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progrès social. Elle a fait concevoir l'idée d'un régime différent du précédent, mais sans réussir à le fonder. La philosophie nouvelle aura pour fonction de réaliser l'idée positive du progrès social. En un mot, l'impulsion révolutionnaire a rendu cette philosophie possible. Elle ne l'a pas rendue inutile1.

La sociologie étant une science abstraite et spéculative, au même titre que les autres sciences fondamentales, le progrès n'y est pas entendu en un sens utilitaire ou moral. Dès 1826, Comte s'efforçait de prévenir l'équivoque sur ce point. L'insuffisance du langage, ditil, l'oblige à employer les mots de oc perfectionnement », et de « développement », dont le premier, et même le second, quoique plus net, rappelle des idées de bien absolu et d'amélioration indéfinie, que Comte n'a point l'intention d'exprimer. Ces mots ont pour lui le simple objet scientifique de désigner, en physique sociale, une certaine succession d'états du genre humain, « s'effectuant selon des lois déterminées : usage exactement analogue à celui qu'en font les physiologistes dans l'étude de l'organisme individuel, pour indiquer une suite de transformations à laquelle ne se lie aucune idée d'amélioration ou de détérioration continue2. » Il serait facile de traiter la physique sociale tout entière sans employer une fois le mot de perfectionnement, et en le remplaçant toujours par le terme scientifique de développement. Car la question n'est pas d'apprécier la valeur

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