‹ La philosophie d'Auguste ComteChapitre 13 sur 161 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

La science.

On peut admettre, avec Aristote, que la curiosité est naturelle à l'homme, et que nous avons un penchant à nous enquérir des choses pour le plaisir de les savoir. Mais il faut avouer, ajoute Comte, que ce penchant est un des moins actifs et des moins impérieux de notre nature. A l'origine du développement de l'humanité, il devait l'être moins encore. Il était, en tout cas, beaucoup plus faible que le penchant à la paresse, ou que la répugnance à accepter du nouveau. Pour que l'homme sortît de sa torpeur intellectuelle primitive, il a donc fallu que l'activité de son esprit fût sollicitée, et même contrainte à s'exercer par des circonstances pressantes. Telles furent sans doute les nécessités de la chasse, les dangers de la guerre, et d'une façon générale, le désir d'éviter la souffrance et la mort.

En outre, les connaissances que l'esprit humain acquiert d'abord ne sont que très imparfaitement ^réelles. Ses premières conceptions lui sont fournies par a philosophie théologique. Il commence par supposer partout des volontés semblables à la sienne. Le monde qui l'entoure est peuplé de dieux ou de fétiches. Néanmoins, dès cette première période, les rudiments d'une

connaissance plus positive apparaissent déjà. Dans chaque ordre de phénomènes, il en est de très simples, et d'une régularité si frappante qu'évidemment aucune volonté arbitraire n'y intervient. De ces phénomènes l'homme a dû avoir très vite une idée « réelle . » Dans tous les autres cas, il imaginait le mode de production des phénomènes, au lieu de les observer. Ici, il observait les séquences et les concomitances qui s'imposaient à lui. Il réglait sa conduite sur cette observation. De cet humble commencement naquit la science.

Ainsi, loin d'opposer la pensée scientifique à la pensée vulgaire, comme font la plupart des philosophes, Comte, sans méconnaître les caractères propres de l'une et de l'autre, montre que toutes deux sortent de la même source , et qu'elles ne présentent point de différence essentielle. Si abstraite et si élevée que devienne la science, elle demeure toujours, selon lui, un « simple prolongement spécial » du bon sens, de la « raison publique » , de la « sagesse universelle. » Le caractère de « positivité », par où la connaissance scientifique se distingue des conceptions théologiques et métaphysiques, appartient aussi à la sagesse vulgaire. Gomme cette sagesse, que les nécessités pratiques de la vie ont formée, la science s'abstient de rechercher les causes, les fins, les substances, et quoi que ce soit qui échappe à la vérification de l'expérience. Elle porte exclusivement son effort sur les lois de coexistence et de succession qui régissent les phénomènes. Et c'est encore à cette sagesse qu'elle a emprunté l'esprit de sa méthode positive, qui consiste à observer les faits, et à systématiser l'observation, pour s'élever aux lois.

Il suit de là que la science n'a en elle-même ni son

point de départ, ni son point d'arrivée. Tous deux lui sont donnés par la « raison publique » d'où elle sort. Le point de départ est l'observation spontanée de relations constantes entre les pbénomènes les plus simples. Le point d'arrivée est la connaissance de ces mêmes relations entre tous les phénomènes donnés, aussi complète et aussi exacte que nos besoins l'exigent. En effet, la raison publique, ou sagesse vulgaire, est bientôt mise en défaut par la complexité des pbénomènes. Si nous n'avions qu'elle, nous saurions fort peu. Dans presque tous les cas, nous serions réduits à une divination empirique. Substituer à cette divination la connaissance réelle des lois, telle est la fonction de la science.

Cette fonction n'aurait jamais été remplie, si l'esprit humain ne possédait la propriété de pouvoir séparer la théorie de la pratique. Sans doute, en fait, la première procède de la seconde. Comme on l'a dit, toute science est née d'un art correspondant, et du besoin de le perfectionner. Mais ce perfectionnement ne serait pas allé bien loin, si l'esprit humain ne l'avait jamais perdu de vue. L'homme, par bonheur, est capable d'oublier provisoirement son intérêt dans la poursuite du savoir. Peu à peu, il a appris à dégager de la complexité des cas concrets les éléments communs à toute une classe de phénomènes. Il a formé ainsi l'idée de loi, ou de relation invariable entre des phénomènes donnés. Outre la satisfaction intellectuelle ! que lui procurait cette connaissance, il en a trouvé dans la suite des applications qu'il n'aurait jamais imaginées d'avance. Pour prendre un exemple dans une civilisation déjà très savante, quand les géomètres

grecs s'appliquaient patiemment à l'étude des sections coniques, se doutaient-ils que leurs travaux serviraient un jour à des déterminations astronomiques d'où dépendrait le salut des marins ?

De la sorte, la science, utilitaire dans son origine, puisqu'elle naît des besoins pratiques de l'homme, utilitaire dans sa fin, puisqu'elle vise à y pourvoir, n'a pu cependant se développer, et ne le pourra encore dans l'avenir, qu'en négligeant cette utilité même. Pour mieux remplir sa destination, elle doit l'oublier provisoirement. Elle sera d'autant plus utile, a la longue, qu'elle aura été plus désintéressée. Nous ne savons jamais, a priori, si une découverte aujourd'hui sans application, combinée plus tard avec une autre, ne sera pas d'un intérêt capital pour l'humanité. Aussi est-il de la plus haute importance que l'ordre de la théorie reste nettement distinct de l'ordre de la pratique.

C'est pourquoi Comte a regardé comme un moment décisif dans l'histoire de l'humanité l'apparition d'une classe sacerdotale, spécialement occupée de recherches spéculatives. Peu importe que ces recherches soient restées, pendant de longs siècles, chimériques et absurdes. L'essentiel était que l'esprit humain prît et gardât l'habitude de la spéculation désintéressée, qu'il ne se contentât pas de connaissances immédiatement applicables, et qu'il s'efforçât vers une conception théorique de la nature, si naïve que cette conception dût être d'abord.

Ainsi, la science proprement dite a en réalité deux racines, l'une pratique, l'autre théorique. Si elle a son origine dans les premiers arts, elle ne tient pas de moins près à la philosophie primitive. Elle garde encore des traits qui permettent de discerner cette double

filiation. D'une part, elle est restée spéculative, comme Tétait la philosophie théologique qui a dominé la première sur l'esprit humain. Seulement, cette spéculation * a peu à peu abandonné tout objet autre que les lois des phénomènes, et elle a fini par ruiner les conceptions théologiques d'où elle était issue. D'autre part, elle est restée réelle, comme la sagesse vulgaire d'où elle a pris naissance. Mais, tout en portant sur les phénomènes donnés dans l'expérience, elle s'est développée dans le sens de la théorie. Au lieu de ne considérer que les touts concrets, elle les a décomposés en leurs éléments. Une analyse de plus en plus puissante l'a élevée à des lois de plus en plus générales et abstraites. Aussi, tandis que la sagesse vulgaire est bornée à des généralisations empiriques, une science telle que l'astronomie découvre la loi qui régit tout un ordre immense de phénomènes.

De cette idée générale de la science découlent aussitôt les conséquences suivantes :

i° La science est l'œuvre collective de l'humanité. Elle porte sur l'objet commun à tous : la réalité. Elle emploie la méthode commune à tous : la méthode positive. Toutes les intelligences spéculent de la même façon sur un même fonds. C'est ce que Comte appelle « la profonde identité mentale des savants avec la masse active 1 . » Le progrès de l'esprit scientifique est une extension méthodique du bon sens vulgaire à tous les sujets accessibles à la raison humaine. Mais ici la méthode fait presque tout. « Toute la supériorité de l'esprit philosophique sur le bon sens vulgaire résulte d'une applica-

Page 1