‹ La philosophie d'Auguste ComteChapitre 14 sur 161 · Cours, VI, 65o · texte numérisé non relu

Cours, VI, 65o

tion spéciale et continue aux spéculations communes, en partant avec prudence du degré initial, et après les avoir ramenées à un état normal de judicieuse abstraction, pour généraliser et coordonner. Car, ce qui manque surtout aux intelligences ordinaires, c'est moins la justesse et la pénétration propres à dévoiler des rapprochements partiels, que l'aptitude à généraliser des relations abstraites, et à établir entre nos différentes notions une parfaite cohérence logique1. ))

Les plus hautes conceptions scientifiques ont souvent leur germe dans la raison commune. Comte aime à en donner pour exemple une des découvertes qu'il" admire le plus, l'invention de la géométrie analytique par Descartes. Déterminer à chaque instant la position d'un point dans l'espace par sa distance à des axes fixes : n'est-ce pas ce que font depuis longtemps les géographes pour évaluer la longitude et la latitude d'un lieu sur la sphère terrestre? Et ce procédé lui-même n'a-t-il pas été suggéré aux géographes par le simple bon sens ? Car celui-ci cherche instinctivement à repérer les points inaccessibles qui l'intéressent, au moyen de leur distance à des points ou à des lignes donnés. L'idée des coordonnées cartésiennes ne diffère de celle-là que par un degré supérieur d'abstraction et de généralité.

Ainsi, tous les hommes doivent être regardés comme collaborant pour découvrir la vérité autant que pour l'utiliser. D'une façon générale, si les grands génies philosophiques et scientifiques paraissent être les guides intellectuels de l'humanité, c'est qu'ils sont les premiers à subir chaque révolution mentale. Ils passent

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les premiers d'une attitude traditionnelle à une attitude nouvelle, et leur exemple est décisif. Mais, dit Comte, « les changements relatifs à la méthode de penser principalement ne deviennent manifestes que lorsqu'ils sont presque accomplis. » Les grands hommes dont on y attache le nom, à juste titre, en sont cependant les hérauts plutôt que les auteurs.

2° La science est l'œuvre de tous : elle doit donc être aussi accessible à tous. C'est un patrimoine commun à l'humanité entière. Nul ne doit en être déshérité. Par suite, l'Etat doit l'instruction scientifique à ceux qui ne sont pas en mesure de se la procurer. Non que tous les hommes, et tous les prolétaires, en particulier, doivent acquérir une connaissance approfondie des diverses sciences fondamentales, comme ceux qui en font l'occupation propre de leur vie. L'impossibilité en est trop manifeste, pour beaucoup de raisons. Il ne s'agit pas non plus de vulgariser les grandes théories scientifiques, à l'usage des esprits mal préparés. Comte condamne sévèrement cette façon de « simplifier » la science. Il ne permet pas, par exemple, que l'on sépare les lois de Newton de leurs démonstrations. La grande majorité des hommes devra toujours adopter la plupart des vérités scientifiques sur la foi de ceux qui les auront découvertes, critiquées et vérifiées. Mais, ce que l'éducation commune devra donner à chaque esprit, c'est l'habitude de concevoir tous les phénomènes, depuis les plus simples jusqu'aux plus compliqués, comme également régis par des lois invariables, et, par suite, de comprendre la nature entière comme un ordre que la méthode positive permet seule de découvrir et de modifier. Et comme cette méthode nepeutpas être

étudiée à part des sciences où elle est employée, il faudra que tout homme reçoive une teinture de chaque science fondamentale, depuis les mathématiques jusqu'à la sociologie. Ce programme n'a rien d'impraticable. Comte a tracé, dans la Politique positive, le plan d'une éducation conçue sur ce principe. A cette condition seulement, la philosophie, fondée sur la science positive, parviendra à réaliser l'accord des esprits, et à « réorganiser les croyances. »

L'esprit positif consiste, dit souvent Auguste Comte, à se tenir également loin de deux écueils, qui sont le mysticisme et l'empirisme *. Par mysticisme, il entend le recours à des explications non vérifiables et à des hypothèses transcendantes. L'imagination de l'homme s'y complaît. Mais toute connaissance « réelle » doit pouvoir se ramener à un fait, particulier ou général. La science positive s'abstient donc de rechercher les substances, les fins, et même les causes. Elle ne porte que sur les phénomènes et leurs relations.

L'empirisme, à son tour, n'est pas moins contraire à l'esprit de la science que le mysticisme. Empirisme signifie pour Comte la connaissance qui ne dépasse pas la constatation pure et simple du fait. Or, une accumulation de faits, même exactement notés, n'a pas d'intérêt théorique. Ce peut être, tout au plus, de l'érudition, ce n'est pas de la science. Croire qu'en amassant ainsi des faits, on travaille à l'œuvre de la science, c'est

i. Discours sur l'Esprit positif, p. 16 ; Pol. pos., III, a5.

« prendre une carrière pour un édifice1. )) En un mot, « la science se compose de lois, et non de faits 2. »

A vrai dire, il n'y a même pas d'observation scientifique possible sans une théorie préalable, c'est-à-dire sans une loi présupposée, qu'il s'agit de vérifier. Sans doute, dans la science devenue positive, l'imagination ne construit plus de « causes » nid' « essences. » Elle doit se soumettre à la raison, c'est-à-dire à l'investigation méthodique des phénomènes. Néanmoins, cette investigation ne peut avoir lieu sans hypothèses directrices. L'imagination garde donc dans la science un rôle, subordonné, il est vrai, mais indispensable. Comte s'écarte ici de Bacon. Selon le philosophe anglais, l'esprit, dans la connaissance de la nature, doit se faire aussi réceptif que possible. Il fausserait la science en y introduisant quoi que ce fût de lui-même. Tout son effort doit être de se présenter aux phénomènes comme un miroir parfaitement plan et sans tache, afin de les refléter tels qu'ils sont. Or, c'est là précisément l'idée de la science que Comte rejette sous le nom d'empirisme. Sans les hypothèses ou les théories suggérées par l'activité propre de l'esprit, jamais, selon lui, la science ne se constituerait. 11 n'y aurait même pas d'appréhension du fait, du moins d'appréhension telle qu'elle pût servir a la science. En un mot, « l'empirisme absolu est impossible. )) Dans la simple observation d'un phénomène par l'esprit humain, l'esprit est intéressé tout entier. Les conditions subjectives de la science y sont déjà virtuellement données.

Cela posé, la science peut être définie un processus

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