I. Cours, IV, io
Lévy-Bruhl. — Aug. Cemte.
posent à ce que l'esprit humain lui donne un fondement plus solide. D'autre part, elles ne sont plus assez énergiques, même chez ceux qui les conservent, pour avoir une influence marquée sur la conduite. Leur résultat le plus clair est d'inspirer, à la plupart des hommes qui en sont encore imbus, une haine instinctive et insurmontable contre ceux qui en sont affranchis.
Fondée sur la science positive, la morale de Comte en reproduira les caractères essentiels. Elle sera d'abord « réelle » c'est-à-dire, elle reposera sur l'observation et non sur l'imagination. Elle considérera l'homme tel qu'il est, et non tel qu'il se figure être. Elle s'appuiera donc, non pas sur l'analyse abstraite qu'il peut faire de son propre cœur, mais sur les preuves que l'humanité a données de sec> penchants et de ses motifs d'action habituels, pendant les siècles que l'histoire nous fait connaître. En un mot, par l'emploi d'une méthode objective et vraiment scientifique, elle évitera de graves causes d'erreur.
Etant positive, cette morale sera relative. Car la relativité de la connaissance a pour conséquence immédiate et nécessaire la relativité de la morale. Kant, que Comte a appelé lui-même « le dernier de ses grands précurseurs », a tenté de conserver à la morale un caractère absolu : c'est qu'au fond il conservait aussi la métaphysique. La loi morale, dit Kant, est universellement valable pour tout être raisonnable et libre. Mais la seule espèce d'êtres de ce genre que nous connaissions, l'espèce humaine, se développe dans le temps
selon les lois d'un progrès nécessaire. Elle n'a pas eu, à chaque phase de ce développement, une égale aptitude à comprendre une loi morale. Tout au plus peut-on dire qu'avec le temps cette aptitude devient de plus en ' plus grande. Puis, l'existence de notre espèce dépend d'un très grand nombre de conditions naturelles, astronomiques, physiques, biologiques, sociologiques. Si ces conditions étaient autres, ce qui n'est pas absurde à penser, notre moralité serait autre aussi. Elle est donc relative à la fois « à notre situation et à notre organisation. »
L'idée d'une morale relative inquiète encore beaucoup d'esprits, qui y voient un acheminement à la négation de toute morale. Ou le bien est absolu, pensentils, ou la distinction du bien et du mal s'évanouit; il n'y a point de milieu. Pourtant, l'histoire montre que ces sortes d'impasses ne sont pas sans issue. Un dilemne semblable ne se posait-il pas au sujet de la connaissance ? Ne disait-on pas de même : ou la vérité est absolue, ou il n'y a pas de vérité du tout? Le dilemne était faux. L'esprit humain s'est accommodé de vérités relatives. Une solution analogue finira par être acceptée aussi pour la morale. Et l'aveu de sa relativité ne lui sera pas plus funeste qu'il ne l'a été à la science.
Comme la distinction entre le vrai et le faux subsiste, bien que la vérité ne soit plus conçue comme absolue et immuable, de même subsiste aussi la distinction du bien et du mal, quoique le bien ne soit plus conçu comme une réalité suprême, théologique ou métaphysique, mais comme un « progrès » vers un terme indéfiniment approché, jamais atteint. A l'évolution de la connaissance correspond celle de la morale. Toutes deux
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traversent des phases successives, dont chacune suppose les précédentes, et les conserve en les modifiant. Il est donc des « biens », comme des « vérités », provisoires, et temporaires. La philosophie positive peut ainsi rendre raison des idées morales, parfois si pauvres ou même si horribles, dont l'humanité a vécu autrefois. Elle ne juge pas les morales du passé en les rapportant à l'idéal d'aujourd'hui. Elle rend pleine justice aux morales théologiques et philosophiques qu'elle remplace, et dont elle se proclame la légitime héritière.
Enfin, elle ne prétend, en morale, ni à la nouveauté ni à l'originalité. Déjà la science positive est un « prolongement de la raison publique. » Elle ne diffère * pas, en nature, du simple bon sens. Elle lui doit ses idées essentielles : ces idées prennent seulement dans la science plus de rigueur systématique, et un caractère abstrait qui permet de les approfondir. De même, la morale systématique est un prolongement de la morale spontanée1. Elle dégage simplement les principes qui ont dirigé en effet le développement moral de l'humanité. Suit-il de là qu'elle n'ait, pour ainsi dire, qu'un intérêt de curiosité, et que le progrès moral s'accomplisse de lui-même, aussi rapide et aussi complet que possible, même si la réflexion philosophique ne s'y applique pas ? Mais Comte a déjà répondu à cette forme du sophisme paresseux. Ce qui est vrai de l'évolution de l'humanité en général est vrai de l'évolution morale qui y est comprise. Cette évolution comporte des crises, des maladies, des arrêts de développement, etc. Il n'est donc