‹ La philosophie d'Auguste ComteChapitre 151 sur 161 · Lettres à Valat, p. 54 (i5 mai · texte numérisé non relu

Lettres à Valat, p. 54 (i5 mai

38A LA PHILOSOPHIE d'aUGUSTE COMTE

ration et d'amour. On peut suivre là les progrès du sentiment mystique et religieux qui, surtout à partir de 1 846, a imprégné ses pensées et modifié son langage, sans que cependant sa doctrine devînt jamais infidèle à ellemême.

Il ne faut pas, dit Comte, définir l'humanité par l'homme, mais, au contraire, l'homme par l'humanité. On entend, en général, cette formule en un sens moral et social. On y voit une condamnation de 1' « individualisme » , et l'un des principes directeurs du régime positif. Cette interprétation n'est pas fausse : des conséquences de ce genre, en effet, se tirent de la formule de Comte. Mais ce ne sont que des conséquences. La formule n'a pas pour objet immédiat de subordonner, au point de vue social, l'individu à la collectivité. Elle exprime d'abord un fait. Si l'on considère un homme isolément, la science positive ne permet de le définir que comme un animal en qui, comme en tous les autres, la vie animale a pour fin d'assurer la vie organique. Veut-on le définir par ce qui est essentiellement humain en lui, c'est-à-dire par rintelligence et par la sociabilité ? Il faut alors passer de la considération de l'individu à celle de l'espèce. Au point de vue strictement biologique, le mot de M. de Bonald doit être retourné. L'homme est « un organisme servi par une intelligence.» C'est seulement si l'on quitte le point de vue biologique pour le point de vue social, si l'on regarde l'espèce humaine comme un seul individu « immense et éternel », (conception que justifie le dévelop-

l'idée d'humanité 385

pement continu de l'intelligence et de la sociabilité) l, que i on peut considérer la subordination volontaire et systématique de la vie végétative à la vie animale comme le type idéal vers lequel tend l'humanité civilisée. On peut alors s'en servir pour la définir. En un mot, nous ne sommes réellement hommes que par noire participation à l'humanité.

Cette « immense et éternelle unité sociale » a pour attributs essentiels la solidarité et la continuité 2. Ce sont des attributs à la fois sociaux et moraux. Elle ne saurait en avoir d'autres. Les attributs de l'absolu théologique et métaphysique se rapportaient aux catégories de la substance, de la cause, du temps, de l'espace, etc. Il était un, simple, infini, etc. Autant d'expressions, souvent inintelligibles ou contradictoires, de cette idée que le principe suprême est « absolu ». La philosophie positive admet, au contraire, que dans l'échelle des êtres la dépendance croît avec la dignité. L'humanité, qui est l'être le plus « compliqué » et le plus « noble )) de tous ceux qui nous sont connus, est donc aussi le plus dépendant. Son existence finira nécessairement avec celle de la planète qu'elle habite. Son unité est une unité de (( collection. » Elle est imparfaite, et sujette à des crises de toutes sortes. Telle qu'elle est cependant, la science et la morale nous montrent en elle le terme le plus haut où puisse atteindre notre esprit, l'idéal le plus élevé que notre cœur puisse aimer, l'objet enfin le plus disne de notre dévouement.

La solidarité humaine a été étudiée par la sociologie statique. On a vu quelle admiration inspirait à Comte

Page 1