‹ La philosophie d'Auguste ComteChapitre 152 sur 161 · I. Cours, III, 232 sq · texte numérisé non relu

I. Cours, III, 232 sq

a. Cours, VI, 810-11; Poî. pos.,\, 363-5.

Lkvt-Bruhl. — Aug. Comte. 2 5

le consensus social, plus étroit et plus intime encore, selon lui, que le consensus vital. L'éducation positive développera le sentiment de la solidarité, et en fera le principe de renseignement moral. Chaque individu sera pénétré, dans toutes ses façons dépenser et d'agir, de deux convictions qui s'impliquent l'une l'autre. 11 saura d'abord qu'il n'est vraiment homme que par sa participation à l'humanité, puisque son intelligence et sa moralité sont choses sociales, dans toute la force du mot. Il saura aussi que la vie de l'humanité est faite, pour une part, de ce qu'il y apporte, et que chacun de ses actes, qu'il le veuille ou non, a un intérêt et un contre-coup social. Une fois bien persuadés que nous vivons dans l'humanité et par l'humanité, nous nous convaincrons aussi qu'il faut vivre pour l'humanité. Malebranche disait que Dieu est le lieu des intelligences : Comte dirait volontiers que l'humanité est le lieu des bonnes volontés.

De même qu'en sociologie la dynamique est plus importante que la statique, de même, parmi les attributs de l'humanité, la continuité se place au dessus de la solidarité. Non seulement les individus et les peuples d'un même temps sont solidaires, mais les générations successives concourent à une même œuvre. Chacune y a sa « participation déterminée » ; et leur liaison dans le temps engendre une ce conception encore plus noble et plus parfaite de l'unité humaine. )) C'est la conception que Comte a tant admirée chez Condorcet, qu'il lui a empruntée, et qu'il a développée dans la théorie positive du progrès.

L'humanité ainsi comprise nous inspirera les plus vifs sentiments de reconnaissance. Ne lui devons-nous

l'idée d'humanité » 387

pas tout ce qu'il y a de bon, de précieux et d'humain en nous ? L'homme verra des « coopérateurs » dans les hommes de tous les temps1. Chacun n'aura qu'à réfléchir sur son être physique, intellectuel ou moral, pour s'apercevoir de ce qu'il doit à l'ensemble de ses prédécesseurs. Celui qui se croirait indépendant des autres ne pourrait même pas formuler cette erreur, (qui, aux yeux de Comte, devient un blasphème), sans se donner à lui-même un démenti : car le langage n'est-il pas une œuvre collective et sociale ? 2.

L'histoire deviendra la « science sacrée )) de l'humanité. Plus simplement, elle sera la conscience toujours plus claire que l'humanité prendra d'elle-même, par l'étude de son activité intellectuelle et morale dans le passé. Peu à peu, avec le progrès de l'esprit historique, l'idée d'une évolution soumise a des lois, l'idée de « l'ordre conçu comme développable », se substituera au préjugé qui attribue a l'homme une action illimitée sur les faits sociaux. Il apparaîtra que la part de chaque génération dans l'œuvre commune de l'humanité est nécessairement fort petite, en comparaison de ce qui lui est transmis par les générations antérieures. Refuser cet héritage, ce serait refuser d'être ce que nous sommes : ce serait une prétention absurde et immorale, d'ailleurs tout à fait vaine. Il est impossible à l'homme de renier l'humanité sans cesser d'être. Il représente nécessairement, pendant qu'il vit, un long passé d'efforts intellectuels et moraux. C'est là l'attribut le plus essentiel de la vie humaine. Car la solidarité se rencontre, plus ou moins développée,

i. Cours, IV, 365.

a. Pol. pos., I, 321.

chez d'autres espèces animales. La continuité est propre à l'humanité. En un mot, selon la belle formule de Comte : « L'humanité se compose de plus de morts que de vivants. »

Toutefois, ni ce « joug », qui pèse sur les vivants de tout le poids de l'histoire et delà préhistoire, ni le consensus qui fait de l'humanité un grand « organisme collectif » n'entent à l'homme sa liberté d'action. La solidarité et la continuité humaines n'ont pas pour conséquence une sorte de fatalisme. Les individus demeurent responsables. Il ne faut les regarder ni comme les rouages d'une machine, ni comme les cellules d'un organisme, ni comme les membres d'une colonie animale. L'humanité n'est pas un polypier. Cette comparaison, dit Comte, « témoigne d'une très imparfaite appréciation philosophique de notre solidarité sociale, et d'une haute ignorance biologique du genre d'existence propre aux polypiers1. ))Elle rapproche une association volontaire et facultative d'une participation involontaire et indissoluble. L'humanité, comme organisme collectif, se définit, au contraire, par opposition aux colonies animales. Dans ces colonies, les individus sont liés physiquement et indépendants physiologiquement. Dans l'humanité, les individus sont indépendants physiquement, et ne sont liés les uns aux autres, dans l'espace et dans le temps, que par leurs fonctions les plus hautes.

Ainsi, cet «immense organisme » se distingue surtout des autres êtres, en ce qu'il est formé d'éléments séparables, dont chacun peut sentir sa propre coopération,

i. Cours, IV, 35i.

l'idée d'humanité 389

la vouloir, ou même la refuser, tant qu'elle demeure directe *. L'individu ne peut sans doute pas se « déshumaniser » : cela est trop clair. Mais il lui reste une indépendance partielle. De même qu'il peut collaborer à l'œuvre collective par un libre consentement, il est libre aussi de l'entraver, dans la mesure de ses forces. Bref, quoique l'évolution du Grand-Etre soit soumise à des lois, chaque individualité, loin d'y être annulée 2 , y joue son rôle propre, et peut y avoir son mérite. La connaissance même des lois sociologiques est pour l'activité humaine une règle, non une tyrannie.

Dans la dernière partie de sa vie, Comte a précisé les traits de ce qu'il appelle désormais le nouveau Grand- Être. Bien que nous ne devions pas entreprendre ici l'exposé de la religion positive, il nous faut cependant indiquer en quelques mots la forme que cette idée suprême a fini par revêtir dans la pensée de Comte.

Tout d'abord, l'humanité n'est pas conçue simplement comme la somme de tous les individus ou groupes humains présents, passés et futurs. Car tous les hommes naissent nécessairement enfants de l'humanité; mais tous ne deviennent pas ses serviteurs. Beaucoup restent à l'état de parasites. Tous ceux qui ne sont ou ne furent pas « suffisamment assimilables 3 », tous ceux qui ne furent qu'un fardeau pour notre espèce, ne fonl point partie du Grand-Etre. Il se produit une sélection

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