Cours, IV
c'est-à-dire, quand les diverses classes de phénomènes sont conçues comme homogènes, et comme régies semblablement par des lois, « l'unité spontanée de notre entendement est consolidée. » Peu importe que les divers ordres de phénomènes nous soient donnés comme irréductibles les uns aux autres. L'objet le plus élevé de la science est de déterminer le point de vue d'où tous les phénomènes apparaissent intelligibles, et ce point de vue est un comme l'entendement lui-même est un.
Peut-être eût-il été facile de passer de cette conception de la science positive à une théorie de la connaissance et à une métaphysique de la nature, toutes deux idéalistes. Mais Comte ne pouvait ni ne voulait pousser sa théorie dans cette direction. Rien n'est plus significatif, à cet égard, que sa façon de comprendre la relativité de la science.
Cette relativité est présentée d'ordinaire comme la conclusion d'une critique de notre faculté de connaître, de sa nature, de sa portée, et de son rapport à ses objets. Mais, selon Comte, une enquête poursuivie par cette méthode n'a aucune chance d'aboutir. La seule théorie de la connaissance qui soit positive et « réelle » se tire de l'histoire de l'esprit humain. Ces lois de l'esprit ne se révèlent qu'à l'examen des produits successifs de son activité, c'est-à-dire de ses croyances et de sa science. La relativité de la science ne peut donc être d'abord que constatée, comme un fait, sauf à trouver ensuite les raisons de ce fait. C'est à quoi suffit la loi
des trois états. Car elle montre que l'homme a commencé par chercher la connaissance absolue. La philosophie à laquelle il va d'abord est, à la fois, la plus naïve et la plus ambitieuse. Mais une évolution nécessaire lui fait abandonner la poursuite de l'absolu, d'abord sous la forme théologique, ensuite sous la forme métaphysique. Parvenu à l'état positif, l'homme sait que sa science, nécessairement relative, est bornée à « la coordination systématique des phénomènes », et à la connaissance de leurs lois.
La condamnation qui frappe ainsi les recherches portant sur l'absolu n'a d'ailleurs elle-même qu'un caractère relatif. Elle ne préjuge rien sur le fond des questions. La philosophie positive ne prend aucunement parti sur ces problèmes. Elle constate simplement que la science les a de plus en plus retranchés du nombre de ceux qu'elle étudie. Il est en effet impossible d'appliquer la méthode positive aux questions qui touchent à l'absolu. Or, cette méthode étant la seule que notre esprit emploie désormais, s'il veut du moins préserver l'unité logique qui est son exigence suprême, il s'ensuit que ces problèmes sont, en fait, abandonnés. Rien de plus, rien de moins. La saine philosophie, dit Comte, écarte, il est vrai, toutes les questions insolubles; mais, « en motivant leur rejet, elle évite de rien nier à leur égard, ce qui serait contradictoire à cette désuétude systématique par laquelle seule doivent s'éteindre les opinions indiscutables. » (Comte veut dire : qui échappent à une discussion positive). Les problèmes relatifs à l'essence de l'âme ou à la substance première s'évanouiront comme ont disparu déjà la plupart des problèmes métaphysiques que se posaient les scolastiques.
Même à la science positive, il faut se garder d'attribuer un caractère absolu, c'est-à-dire, dans un sens un peu différent du précédent, mais très fréquent cbez Comte, définitif et immuable. Les lois que nous pouvons déterminer ne sont jamais vraies que sous certaines conditions. Nous n'avons pas le droit de les considérer comme vraies absolument. La loi de Newton est démontrée pour notre système solaire : mais savons-nous si elle se vérifie dans tous les systèmes célestes ? Ne confondons pas le monde, que nous pouvons étudier par les forces jointes de l'observation et du calcul, avec l'univers, dont nous ne savons presque rien, et dont le concept nous dépasse. Malgré le fameux principe de la raison suffisante, l'absence de motifs de nier ne constitue pas le droit d'affirmer, sans aucune preuve directe. Les notions absolues, dit Comte, me semblent tellement impossibles que je n'oserais même garantir, quelque vraisemblance que j'y voie, la perpétuité nécessaire et inaltérable de la théorie de la gravitation restreinte à l'intérieur de notre monde, si l'on venait un jour, ce qui est au reste bien difficile à admettre, à perfectionner la précision de nos observations actuelles autant que nous l'avons fait comparativement à Hipparque *.
De même, la pesanteur ne devait-elle pas sembler une qualité absolue (c'est-à-dire immuable) des corps, puisque ni le changement déforme, ni le passage d'une constitution physique à une autre, ni aucune métamorphose chimique, ni la différence même entre l'état de vie et de mort ne pouvaient modifier cette qualité, tant que l'intégrité de la substance était maintenue? Ce ca-
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Lêrï-BRUKi.. — Aug. Comte.
ractère qui devait paraître si indestructible, la conception new Ionienne est venue l'effacer entièrement d'un seul coup, en montrant que le poids d'un corps était un phénomène purement relatif à la position de ce corps dans le monde, ou, plus exactement, à sa distance au centre de la terre1.
Pour que notre science positive d'une partie quelconque de la nature fût absolue, c'est-à-dire définitive, il faudrait qu'elle fût complète. Mais, comme toutes choses sont causées, causantes, aidées, aidantes, selon l'expression de Pascal, tous les phénomènes dans une action réciproque universelle, toutes les lois relatives les unes aux autres, notre science ne sera jamais complète sur aucun point. Elle ne fournit que des approximations plus ou moins imparfaites*. La découverte de nouveaux faits et de nouvelles lois est toujours possible.
Que de fois la science positive ne se trouve-t-elle pas dans l'obligation de modifier et de réajuster un système de notions depuis longtemps acquises, pour faire leur place à des éléments nouveaux? Travail souvent très pénible, mais auquel elle ne songe jamais à se soustraire, sachant qu'elle y est exposée, pour ainsi dire, par définition, c'est-à-dire, qu'elle est relative. Les exemples abondent, non seulement dans l'histoire des sciences physiques et naturelles, mais jusque dans celle des sciences dites exactes. N'entendons-nous pas M. Poincaré déclarer, d'accord avec Hertz, qu'avec le système de Galilée et de Newton, en mécanique, il est impossible de donner de la force et delà masse uneid'ée satisfaisante5?