‹ La philosophie d'Auguste ComteChapitre 19 sur 161 · Revue générale des Sciences, 3o septembre · texte numérisé non relu

Revue générale des Sciences, 3o septembre

Ainsi les définitions, et même les lois, établies par les sciences positives, sont à chaque époque des approximations correspondantes à la connaissance que nous avons des faits. Et comme cette connaissance peut toujours s'enrichir, l'approximation peut aussi devenir plus rigoureuse, sans jamais atteindre sa limite. Leibniz disait déjà que l'analyse du réel va à l'infini. Cette pensée est étroitement liée chez lui à l'ensemble de sa métaphysique . Nous en trouvons chez Comte une expression en quelque manière équivalente, quoique positive. Bien que le progrès de la science de la nature, dit-il, soit de substituer le plus possible la méthode rationnelle à la méthode expérimentale, jamais la limite ne peut être atteinte, jamais nous ne pouvons affirmer que l'expérience n'apportera pas de nouveaux éléments qui nous obligent à modifier l'édifice de la science. La relativité de la science sert ainsi à tenir la balance égale entre le besoin d'unité qui vient de l'entendement, et l'inépuisable diversité du monde réel que cet entendement étudie.

En fait, donc, Ja science positive est toujours relative. En droit, elle ne peut pas ne pas l'être, et cela pour deux raisons essentielles. Elle dépend nécessairement de « notre organisation » et de « notre situation 1 ,» ou, en d'autres termes, elle est relative « à l'individu et à l'espèce dans sa marche. »

Relative d'abord à notre organisation. Comte reprend ici une idée chère aux philosophes du xvm siècle, et en particulier à Diderot. Si notre organisation était différente, les données que notre science élabore seraient autres. Avec plus d'organes, nous saisirions peut-être des

i. Discours sur l'Esprit positif, p. i5.

genres cle phénomènes dont nous n'avons point d'idée. Supposons notre espèce aveugle : l'astronomie n'existerait pas pour elle. En outre, une loi naturelle veut que les phénomènes plus complexes et plus nobles soient subordonnés, quant à leurs conditions d'existence, aux phénomènes plus généraux et plus grossiers. Les phénomènes intellectuels dépendent ainsi des phénomènes biologiques d'abord, et ensuite de tous ceux auxquels les phénomènes biologiques sont subordonnés. La science est donc relative, en ce sens, à notre organisation, qui est elle-même relative au milieu où nous vivons. Mais, réciproquement, la représentation de ce milieu et de cette organisation dépend des lois intellectuelles, qui imposent à la science le besoin d'unité et d'harmonie propre à l'esprit.

C'est donc une tentative sans espoir, conclut Comte, que de prétendre faire la part de l'objet et celle du sujet dans la connaissance scientifique. Nous savons simplement que la science n'est le produit exclusif ni du sujet, ni de l'objet. Donner trop à l'objet conduit à Fc( empirisme. » Tomber dans l'excès opposé est le fait du « mysticisme. » Les efforts des philosophes pour construire une théorie abstraite de la connaissance n'ont abouti qu'à de piètres résultats. On en est toujours à « l'axiome d'Aristote corrigé par Leibniz. » Nihil est in intellect u quod non prias fuerit in sensu, nisi ipse intellectus. Nous ne sommes certains que d'un point: notre science, nécessairement conditionnée par notre organisation, est aussi nécessairement relative.

Mais cette considération n'est pas la plus décisive. Car elle fait voir seulement que notre science serait autre, si notre organisation changeait. Or, en fait, notre

organisation ne change pas. La nature humaine, selon Comte, reste semblable à elle-même dans le cours entier de son évolution. C'est cette évolution qui devient ellemême une cause, et une cause décisive, de relativité pour la science. Car, si notre organisation ne varie pas, le système de nos conceptions et de notre science varie nécessairement, selon notre « situation », c'est-à-dire selon le point que nous occupons dans cette évolution, qui s'accomplit suivant des lois.

Nos conceptions, nos religions, nos philosophies, ne sont pas seulement des phénomènes individuels. Ce sont aussi et surtout des phénomènes sociaux, des moments d'une vie collective et continue, dont toutes les phases sont solidaires. Nous ne savons, dans un ordre donné de connaissances, que ce qui est compatible à ce moment- là avec la philosophie généralement admise, avec les connaissances déjà acquises dans cet ordre de phénomènes et dans les autres, avec les grandes hypothèses considérées comme vraies, avec les méthodes en vigueur, etc. Dès que l'esprit humain a pris conscience de l'évolution à laquelle il est soumis, dès qu'il en a saisi la loi la plus générale, (la loi des trois états), en un mot, dès que la sociologie est fondée, la science ne peut plus être conçue que comme relative. Car les diverses sciences apparaissent dès lors comme autant de grands faits sociaux, qui varient en fonction du reste de la civilisation.

Nos spéculations, « dépendant de l'ensemble de la progression sociale », ne peuvent donc jamais comporter cette fixité absolue que les métaphysiciens ont supposée. Le mouvement continu de l'histoire modifie, à la longue, les croyances qui paraissaient le plus immuables.

Nos théories tendent à représenter de plus en plus fidèlement les objets de nos investigations, c'est-à-dire les lois des phénomènes. On est ainsi ramené à l'idée d'une limite, jamais atteinte, vers laquelle nous marchons au moyen d'approximations toujours plus exactes.

Le temps n'est pas loin, où une doctrine de ce genre n'aurait pu se produire sans être aussitôt rejetée comme sceptique. L'esprit humain commence à peine à comprendre que la vérité puisse ne pas être immuable1. La vérité, croyait-on, doit être toujours identique à elle-même, toujours identique pour tous les esprits de tous les temps et de tous les lieux. Il semblait qu'en perdant ce caractère, elle dût cesser d'être la vérité. C'est pourquoi la philosophie s'est acharnée à la poursuite de l'absolu. On pensait qu'aucune vérité ne pouvait être certaine, si elle ne reposait, en dernière analyse, sur un fondement immuable.

La science était ainsi suspendue à la métaphysique. Et les échecs, mille fois répétés, de cette métaphysique, n'auraient pas découragé l'esprit humain, si la philosophie positive ne lui montrait enfin que la vérité dont nous sommes capables, pour être relative, ne cesse pas cependant d'être vérité. ÎNous ne sommes pas condamnés à choisir entre la poursuite d'un absolu inaccessible, et l'effondrement de toute science. Il suffit de comprendre que la science humaine évolue, et que cette évolution est soumise à des lois. Elle n'est jamais achevée; elle « devient » toujours. Elle n'est pas un « état » ; elle est un « progrès. »

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