Cours, VI, 65g
a. Cours, 11, 5o5.
i* Plus les phénomènes deviennent complexes, plus augmentent aussi, en nombre, nos moyens de les étudier.
C'est une compensation naturelle, et d'ailleurs insuffisante. Car la difficulté d'établir la science des phénomènes croît beaucoup plus vite que le nombre et la puissance de nos procédés de méthode. Mais enfin, sans cette compensation, presque aucune science fondamentale n'arriverait jamais à l'état positif. Ainsi, à la méthode des mathématiques pures vient s'ajouter l'observation en astronomie. L'expérimentation apparaît en physique, l'art des nomenclatures en chimie, la méthode comparative en biologie, la méthode historique dans la science sociale. Avec cette science finale, la méthode positive est désormais complète.
2° Plus les phénomènes deviennent complexes, plus ils sont modifiables.
Nous ne pouvons rien sur les phénomènes astronomiques. La connaissance, même parfaite, de leurs lois ne permettrait que de les prévoir. Mais nous pouvons, en un grand nombre de cas, provoquer ou arrêter des phénomènes physiques et chimiques. Notre intervention est encore plus efficace s'il s'agit des phénomènes biologiques, comme le prouvent assez le mal et le bien qu'ont fait la médecine et la chirurgie. Et elle atteint enfin son maximum de puissance dans la vie sociale et politique. Aussi les hommes, même cultivés, ont-ils peine à se persuader que les phénomènes sociaux soient régis par des lois invariables, et que la politique puisse faire l'objet d'une science. L'expérience leur semble dire, au contraire, que l'activité de l'homme, et surtout celle d'un homme de génie, est toute-puissante dans ce
domaine. Elle ne l'est pourtant pas, comme la sociologie le prouve, ne fût-ce que par sa seule existence. Mais il reste vrai que, de tous les phénomènes de la nature, les phénomènes sociaux et moraux sont ceux où l'intervention de l'homme est à la fois le plus aisée et le plus efficace.
3° Plus les phénomènes sont complexes, plus ils sont imparfaits.
On s'étonnera peut-être que Comte fasse ap^ei à l'idée de perfection. Il aurait dû, semble-t-il, l'exclure comme métaphysique. Nous examinerons plus loin sa théorie de la finalité . Disons seulement que s'il considère les phénomènes naturels comme imparfaits, c'est dans le sens où Helmholtz dit que l'œil est un médiocre instrument d'optique. Il constate simplement que certaines fins, en fait, étant réalisées par une disposition naturelle d'un ensemble de phénomènes, les mêmes fins pourraient être mieux atteintes, ou plus économiquement, par d'autres dispositions faciles à concevoir. En ce sens, notre système solaire est imparfait, mais moins que les êtres vivants, dont l'organisme aurait pu être beaucoup mieux agencé. Encore ces êtres vivants sont-ils, à leur tour, moins imparfaits que les sociétés, sujettes à toutes sortes d'altérations pathologiques, dont l'histoire témoigne assez. Il est remarquable que les phénomènes les plus imparfaits soient précisément les plus modifiables, et aussi ceux dont l'étude n'a pu devenir positive qu'en dernier lieu.
Plus ou moins complexes, modifiables et imparfaits.
tous les phénomènes sont soumis à des lois. C'est le principe suprême, le « dogme fondamental » de la science et de la philosophie positives. Comte l'énonce ainsi : « Tous les phénomènes quelconques, inorganiques ou organiques, physiques ou moraux, individuels ou sociaux, sont assujettis d'une manière continue à des lois rigoureusement invariables1. »
Sans doute, ce principe n'est pas encore étendu, par la plupart des esprits, à la totalité des phénomènes. On le voit assez à leur façon de raisonner en morale et en politique. Mais il est impliqué cependant dans leur conception générale de la nature. Il prend ainsi un caractère universel, qui l'a fait regarder par beaucoup de philosophes comme une notion innée, ou du moins primitive, dans l'esprit humain. C'est une erreur, selon Comte. Comme J. S. Mill, qu'il cite expressément à ce propos2," il voit en ce principe le résultat d'une lente induction graduelle, à la fois individuelle et collective. Excepté pour les phénomènes les plus familiers, et dont la régularité est le plus frappante, l'esprit humain ne commence pas par croire à un ordre invariable. Même ses conceptions, (théologiques ou métaphysiques), lui dissimulent l'existence des lois, longtemps après que l'observation la lui aurait fait apercevoir, s'il n'était prévenu. Les « premiers germes » de ce principe existent déjà, il est vrai, dès que la raison humaine commence à s'exercer, puisque l'empire de la philosophie théologique n'a jamais pu être absolu. Mais ils ne se développent que très lentement, comme la méthode et les conceptions positives elles-mêmes.