I. Cours, VI
a. Discours sur l'Esprit positif, p. 17.
L'induction sur laquelle ce principe se fonde n'a commencé à être solide que lorsqu'elle a été vérifiée définitivement pour tout un ordre de phénomènes importants, c'est-à-dire quand l'astronomie mathématique a été fondée. Des phénomènes de la plus haute importance, aussi bien au point de vue théorique qu'au point de vue pratique, ont pu alors être prédits avec une parfaite certitude. L'invariabilité de leurs^ lois a été mise hors de doute. Dès lors, le principe a dû s'étendre, par analogie, aux ordres de phénomènes plus complexes, avant même que leurs lois propres pussent être connues. Mais cette « vague anticipation logique» demeurait, selon Comte, sans valeur comme sans fécondité. Rien ne sert de concevoir, abstraitement, qu'un certain ordre de phénomènes doit être soumis à des lois. Cette conception vide ne peut l'emporter sur les croyances théologiques et métaphysiques, qui ont pour elles la force de l'habitude. Pour que le principe des lois s'établisse vraiment dans un ordre de phénomènes, il faut que des lois y soient en ejjet découvertes et démontrées.
Par suite, tandis que dans les doctrines aprioristes c'est le principe des lois qui fonde la possibilité de la science, dans la doctrine de Comte c'est, au contraire, le progrès de la science positive qui fonde peu à peu le principe des lois, et qui l'amène enfin à la forme universelle où nous le voyons aujourd'hui. Jusqu'à la création de la sociologie, ce principe ne possédait pas encore une universalité effective, puisque les phénomènes moraux et sociaux n'étaient pas conçus comme soumis à des lois invariables. Mais, la dernière conquête de l'esprit positif une fois accomplie, « ce grand prin-
cipe acquiert aussitôt une plénitude décisive, et peut se formuler comme s'appliquant universellement à tous les phénomènes. » Sans doute, dans chaque ordre, nous n'avons constaté que pour quelques-uns ce que nous affirmons désormais pour tous, d'avance, et sans l'avoir vérifié. Mais nous pensons que les lois ignorées de nous n'en existent pas moins. Nous obéissons, en cela, à une « irrésistible analogie », qui n'a jamais été démentie.
Ainsi, «le dogme le plus fondamental de l'ensemble de la philosophie positive, c'est-à-dire le principe de l'assujettissement de tous les phénomènes réels à des lois invariables, ne résulte certainement que d'une immense induction, sans pouvoir être vraiment déduit d'aucune notion quelconque1.» Cette immense induction est une somme progressive d'inductions qui ont eu lieu successivement dans chaque catégorie de phénomènes. Il ne serait pas absurde, à la rigueur, qu'une certaine catégorie ne fût pas soumise, comme les autres, à des lois invariables. Mais, depuis que la sociologie est fondée, nous savons que toutes le sont en effet.
Les lois nous sont connues tantôt par l'expérience, tantôt par le raisonnement. Cette diversité d'origine n'influe en rien ni sur la certitude, ni sur la dignité philosophique des lois. Chacune des six sciences fondamentales offre des exemples de ces deux marches opposées, qui se complètent mutuellement. « Il n'y a pas moins de génie dans la découverte de Képler que dans celle de Newton. Les lois initiales de la mécanique et même de la géométrie reposent uniquenjent sur l'obser-
i. Lettre à M. Papot, 8 mai i85i. (Correspondance inédite, d'A. Comte, i™ série p. i3q. Paris, 1903. Société positiviste.)
vation. La perfection logique consiste à confirmer par Tune de ces voies ce qui a dû être trouvé par l'autre. Mais l'une des deux suffit, quand toutes les conditions exigées par la méthode sont remplies *. » Comment les lois obtenues par induction seraient-elles regardées comme moins certaines que les lois obtenues par déduction, quand le principe des lois repose lui-même sur une induction ?
A mesure que les divers ordres de phénomènes sont conçus comme régis par des lois invariables, la croyance aux causes finales s'affaiblit et tend à disparaître. Les causes finales sont imaginées par l'esprit pour expliquer certaines combinaisons des phénomènes naturels. Quand les Jois de ces phénomènes sont connues, cette explication devient inutile, et elle cesse d'avoir cours. Elle partage le sort de l'ensemble de la philosophie théologique et métaphysique, dont elle fait partie.
La doctrine des causes finales est généralement regardée comme un principe constitutif des systèmes religieux. On en a même tiré un argument spécial en faveur de l'existence de Dieu. Comte remarque qu'elle est plutôt une conséquence de ces systèmes. Tant que l'homme croit à l'action continuelle des dieux, ou de Dieu, dans la nature, il n'a pas besoin de la considération des causes finales pour fonder sa croyance. Il n'y songe même pas. Plus tard seulement, quand la conception religieuse du monde s'est affaiblie, quand Dieu
ï. Cours, VI, 662.
Lévt-Bruik . — Aug. Comte. *
g8 LA PHILOSOPHIE d'aUGUSTE COMï*.
s'est éloigné du monde jusqu'à n'être plus qu'un souverain qui règne, mais ne gouverne pas, alors on éprouve le besoin de démontrer qu'il existe, et l'ordre de la nature devient un argument. La considération des causes finales, à ce point de vue, est un symptôme de l'affaiblissement de l'esprit théologique : c'est donc une doctrine métaphysique par excellence.
Quoi qu'il en soit, l'expérience témoigne contre elle. La science positive n'établit pas que le monde doive être conçu , comme l'œuvre d'une intelligence toute-puissante. Par exemple, la connaissance scientifique de notre système solaire a montré, de la manière la plus sensible, et sous un très grand nombre de rapports, que les éléments de ce système n'étaient certainement pas disposés de la manière la plus avantageuse, et que la science permettait de concevoir un meilleur arrangement1. Les astronomes admirent la finalité naturelle dans l'organisation des animaux ; mais les anatomistesi qui en connaissent toute l'imperfection, se rejettent sur l'arrangement des astres. En ce qui concerne les animaux, une aveugle admiration s'émerveille même de complications évidemment nuisibles : c'est le cas de l'œil, de la vessie, etc. 2 Mais, « c'est une disposition presque universelle des physiologistes que de tirer, de leur ignorance même, autant de motifs d'admirer la profonde sagesse d'un mécanisme qu'ils déclarent ne pouvoir comprendre. »
De vrai, l'ordre naturel, si vanté, est d'une imperfection extrême. Nous en concevons sans peine un meilleur. Les ouvrages humains, dit Comte, depuis
i. Cours, H, 36.
a. Cours, III, 36a.
les simples appareils mécaniques jusqu'aux sublimes constructions politiques, sont en général bien supérieurs, soit en convenance, soit en simplicité, à tout ce que peut offrir de plus parfait l'économie naturelle l. Nos géomètres et nos physiciens, « suffisamment préparés», feraient beaucoup mieux que la nature, s'ils osaient « prendre pour objet d'exercice intellectuel la conception directe d'un nouveau mécanisme animal. » Cette idée d'organismes artificiels plaît à Comte. Il y revient souvent. 11 considère que des fictions de ce genre peuvent être utiles en biologie, pour intercaler des intermédiaires entre les divers organismes connus, de manière à en faciliter la comparaison, en rendant la série biologique plus homogène et plus continue2. C'est ce qui a été tenté, en effet, par Broca, quand il s'est efforcé de relier l'homme aux autres primates par des anthropoïdes hypothétiques. Tout récemment, M. Delage a employé une fiction analogue dans son Traité de Zoologie.
Comte ne laisse guère échapper l'occasion de railler la « stupide admiration » de ceux qui croient que la nature a tout fait « pour le mieux », ou que tout y a été ordonné par une sagesse providentielle. Mais on peut le prendre, lui aussi, en flagrant délit d'admiration ; non pas sans doute au sujet des phénomènes astronomiques ou biologiques, mais sur le chapitre qui lui tient le plus à cœur, sur celui des faits sociaux. « On ne saurait trop respectueusement admirer, écrit-il, cette universelle disposition naturelle, première base de toute société '...», et ailleurs: « Peut-on réellement