I. Cours, lll, 3a
d'influence et d'une quantité d'action aussi exactement fixes que nous le voyons dans la gravitation universelle 1 . )) Tout phénomène élémentaire a sa courbe.
Si donc nous pouvions remonter dans tous Jes cas aux phénomènes élémentaires, nous pourrions sans doute aussi en formuler la loi mathématique. En ce sens, l'analyse mathématique s'appliquerait, en principe, à tous les phénomènes du monde sans exception. Mais, presque toujours, la décomposition des phénomènes donnés en phénomènes élémentaires est impossible pour nous. Ne le fût-elle pas, le travail inverse de synthèse ou de recomposition est bien au delà de nos forces mathématiques. Les seuls phénomènes auxquels nous appliquons l'analyse sans trop de peine sont les plus simples de tous, les phénomènes géométriques et mécaniques. La difficulté croît très vite avec la complication des phénomènes astronomiques, physiques, et surtout chimiques. Quand nous arrivons au monde de la nature vivante, les phénomènes élémentaires nous échappent tout à fait. Ceux qui nous sont donnés sont d'une complexité presque infinie, et, en vertu du consensus biologique, étroitement liés à d'autres non moins complexes. Ce sont des synthèses dépendant d'autres synthèses, les unes et les autres dans un état d'instabilité incessante et d'influence réciproque. Alors, quoiqu'il reste vrai, en principe, que des antécédents identiques ne peuvent avoir que des conséquents identiques, en fait, à cause du très grand nombre d'actions élémentaires qui concourent à la production de chaque phénomène,-,
i. Cours, l, 128-9.
il n'y a peut-être jamais eu, il n'y aura peut-être jamais deux cas rigoureusement semblables.
„ Par suite, il ne faut pas confondre « la subordination d'événements quelconques à des lois invariables avec leur irrésistible accomplissement nécessaire1. » Les phénomènes relativement simples nous paraissent en effet se produire avec une nécessité irrésistible : par exemple, les faits de pesanteur. Mais les phénomènes complexes, en vertu des combinaisons de plus en plus variées que comportent leurs diverses conditions nécessaires, ne présentent plus ce caractère. Ils sont plus « modifiables », et moins « irrésistibles. » Qu'est-ce à dire, sinon que, à mesure que l'on considère des ordres de phénomènes plus élevés, plus complexes, plus « nobles », les lois s'éloignent du type de la nécessité mathématique, et comportent un élément toujours plus grand de « contingence » ?
L'ordre du monde peut donc être conçu comme une (( fatalité modifiable2. » Aux yeux de la plupart des penseurs actuels, dit Comte, cette formule semblera contradictoire. Cela tient à de vieilles habitudes d'esprit qui ne se rompent pas facilement. De même qu'on a eu beaucoup de peine à se représenter la vérité autrement qu'immuable, on répugne à concevoir l'ordre autrement que nécessaire. Pendant longtemps, les mathématiques ont été la seule science positive. L'idée de loi s'est formée dans cette science, c'est-à-dire d'après les rapports nécessaires qui y sont démontrés. Elle a été ensuite transportée telle quelle dans les autres ordres de phénomènes, à mesure que l'esprit positif faisait des
i. Cours, III, 64a.
a. Pol. pos., II, 427.
progrès. Mais les ordres de phénomènes diffèrent qualitativement les uns des autres. Toutes les lois ne doivent pas être conçues sur le type unique des lois géométriques et algébriques. Pour obtenir une idée complète de ce qu'est une loi naturelle, il ne faut pas s'en tenir à l'ordre mathématique, qui est, sous ce rapport, « une exception. » Il faut considérer tous les ordres de phénomènes. On voit alors que la loi doit se définir « la constance dans la variété. »
En fait, « le type normal ne convient jamais qu'à un état moyen, plutôt idéal que réel, autour duquel oscille sans cesse l'existence effective, tant que l'écart ne dépasse point les limites compatibles avec la durée du système. L'ordre, même isolé, n'est pas plus éternel qu'absolu1. » Comte parle, dans ce passage, de l'ordre astronomique: mais la même considération s'applique à tous les systèmes ou ensembles de phénomènes. Toute loi est nécessairement quelque chose d'abstrait. Indispensable sans doute à l'intelligibilité du réel, elle permet la prévision et la science. Mais elle n'est pas une expression adéquate de ce réel, qui ne demeure jamais identique à lui-même.
Comte va jusqu'à dire qu'il ne faut pas pousser trop loin l'exigence de la précision dans l'étude des lois naturelles. Car les lois qui, à un certain degré d'approximation , ont pu être établies , s'évanouissent si l'on pousse cette approximation plus loin. Non que les phénomènes cessent d'être soumis à des lois. Mais celles-ci, devenant trop complexes, nous échappent. Par exemple, on a pu établir, avec nos thermomètres, les lois de la va-
i. Pol. pos., II, 43i.
riation de température d'un corps dans un certain ensemble de conditions. Avec des thermomètres beaucoup plus sensibles, les variations deviennent incessantes et très compliquées : les lois connues disparaissent, sans que nous soyons en état d'en établir d'autres1.
L'ordre que la science positive nous fait voir dans la nature est donc fort loin d'être absolu. Il est, à vrai dire, l'œuvre commune de l'esprit et des choses. Nous ne pouvons faire le départ de ce qui appartient à chacun de ces deux facteurs. Il est à penser, d'après ce qui vient d'être dit, que l'esprit y entre pour une grande part, et que les « relations extérieures sont beaucoup plus contingentes qu'il ne convient à notre aveugle instinct de liaison universelle2.» Néanmoins, les phénomènes ne sont pas réfractaires à l'ordre, puisque la science et la prévision sont possibles . Mais cet ordre, tout relatif à notre entendement, ne s'établit qu'entre certaines limites. Des esprits plus puissants que le nôtre se construiraient sans doute des ordres plus riches et plus complexes. Pour nous, passé un certain point de complexité, notre vue redevient confuse, et nos exigences logiques cessent d'être satisfaites. Il y aurait ainsi des bornes posées à l'investigation scientifique dans l'intérêt même de la science.
Dernière conséquence enfin où aboutit cette théorie : fondés sur l'expérience, le principe des lois et le principe des conditions d'existence ne garantissent qu'un ordre provisoire. Comte admet fort bien qu'il puisse ne pas exister. « Cet ordre pourrait devenir tellement irrégulier qu'il échapperait même à des cerveaux supérieurs