‹ La philosophie d'Auguste ComteChapitre 33 sur 161 · I. Cours, VI · texte numérisé non relu

I. Cours, VI

a. Pol. pos., I, 588.

aux noires. Rien n'empêche d'imaginer, hors de notre système solaire, des mondes toujours livrés à une agitation inorganique, entièrement désordonnée, qui ne comporteraient pas seulement une loi générale de la pesanteur1. » C'est l'hypothèse même que J. S. Mill a formulée, en termes à peu près semblables, et où l'on a cru voir une sorte de réduction à l'absurde de sa propre théorie. Elle est cependant compatible avec Y existence d'une science qui ne prétend pas à une valeur absolue. D'ailleurs, Comte ajoute aussitôt : « Toutefois, quand même l'ordre se trouverait effectivement particulier à notre monde, il n'y serait aucunement fortuit, puisqu'il forme la première condition de l'existence humaine. » En vertu du principe des conditions d'existence, la présence d'un être tel que l'homme implique tout l'ensemble des lois qui régissent notre monde.

Les lois qui constituent pour nous l'ordre du monde sont de deux sortes. Les unes sont établies par la méthode positive dans chaque ordre de phénomènes pris à part : lois astronomiques, physiques, chimiques, etc. Elles sont du ressort de la science proprement dite. Les autres apparaissent quand l'esprit quitte le point de vue spécial de la science, pour se placer au point de vue universel de la philosophie. Elles se retrouvent dans les différents ordres de phénomènes. Elles en expriment les rapports, sans en compromettre l'indépendance

i. PoL pos., II, 3o.

Lévy-Bruhl. — Àug. Comte.

I 1 4V LA PHILOSOPHIE d'aUGUSTE COMTE

respective. Elles les représentent comme solidaires r ou, selon l'expression de Comte, comme convergents. Comte appelle ces dernières lois encyclopédiques. Elles tendent à réaliser l'unité que l'esprit réclame, non pas en poursuivant la réduction chimérique de toutes les lois à une loi suprême, mais en montrant que les systèmes de lois irréductibles sont néanmoins harmoniques entre eux.

Ces lois sont, en général, connues depuis longtemps „ mais seulement à titre de lois spéciales de tel ou tel ordre de phénomènes. Il appartient à la philosophie positive de leur donner le caractère encyclopédique, c'est-à-dire de les universaliser. Par exemple, le principe de d'Alembert est connu en mécanique comme une loi qui rattache les questions de mouvement aux questions d'équilibre. La philosophie relève une loi semblable en biologie : (les questions physiologiques sont corrélatives aux questions anatomiques) ; et aussi en sociologie : (le progrès est le développement de l'ordre). Elle formule alors la loi encyclopédique qui généralise ces trois lois, c'est le principe des conditions d'existence.

Pareillement, les trois grandes lois delà mécanique, connues sous le nom de lois de Képler, de Galilée et de Newton, doivent s'universaliser et devenir encyclopédiques, car elles s'appliquent dans tous les ordres de phénomènes !. La loi de Képler, d'abord, exprime la tendance spontanée de tous les phénomènes naturels à persévérer indéfiniment dans leur état, s'il ne survient aucune influence perturbatrice : tendance d'où dérivent l'inertie en mécanique, l'habitude chez les corps vivants

i. Cours, VI, 74o-46 ; Pol. pos. , I, ^94-5.

LES PHÉlsOJliiNES ET LES LOIS I I O

et l'instinct conservateur dans les sociétés. La loi de Galilée, qui concilie tout mouvement commun avec les différents mouvements particuliers, s'applique à tous les phénomènes organiques et inorganiques. Car on peut toujours constater, en tout système, l'indépendance des diverses relations mutuelles, actives ou passives, à l'égard de toute action exactement commune aux diverses parties, quels qu'en soient le genre et le degré. Enfin le caractère universel de la loi de Newton (la réaction est égale à Faction), est évident à première vue. C'est par accident, non par essence, que ces lois ont d'abord été des lois mécaniques. Elles auraient pu être obtenues également par l'étude des phénomènes biologiques ou sociaux. Si la mécanique les a formulées la première, c'est parce qu'elle a pour objet des phénomènes moins complexes.

Un système rationnel et complet des lois encyclopédiques réaliserait la oc philosophie première » que Bacon a entrevue. Dans l'état actuel des sciences, l'entreprise serait sans doute téméraire. Comte Ta tentée au quatrième volume de la Politique positive1. On ne peut pas dire que l'essai ait été décisif. Il est vrai qu'à ce moment Comte était déjà tout entier à ses préoccupations d'ordre religieux.

Quoi qu'il en soit, les lois encyclopédiques sont destinées à jouer, dans la philosophie positive de la nature, un rôle comparable, sous quelques rapports, à celui •les catégories dans la philosophie d'Aristote. Ce sont les formes les plus générales sous lesquelles les phénomènes donnés dans l'expérience deviennent pour nous

i. Pol. pos., IV, i73-8o.

des objets de pensée scientifique. De même que, dans chaque classe de phénomènes, nous déterminons des lois, principes d'ordre et d'harmonie, de même les lois encyclopédiques font l'ordre et l'harmonie de ces différentes classes entre elles. Ce sont, pour ainsi dire, les lois des lois. Par elles l'esprit humain, qui est déjà parvenu h l'unité de méthode, atteindra peut-être un jour à une certaine unité de savoir. Mais cette unité différera toujours de celle que les métaphysiciens ont poursuivie jusqu'à présent par deux caractères essentiels : elle respectera l'irréductibilité des diverses sciences fondamentales, et elle restera relative, tant par les conditions de l'objet que par celles du sujet, dont elle dépend également.

Notre conception de l'ordre universel « résulte d'un concours nécessaire entre le dehors et le dedans. Les lois, c'est-à-dire les faits généraux, ne sont jamais que des hypothèses confirmées par l'observation. Si l'harmonie ri existait nullement hors de nous, notre esprit serait entièrement incapable de la concevoir; mais, en aucun cas, elle ne se vérifie autant que nous le supposons \ » Ni nous ne faisons l'ordre, ni nous ne le recevons tout fait. Par un long et pénible travail, l'esprit humain le dégage peu à peu de ce qui lui est donné. Ordre imparfait, contingent, périssable, relatif en un mot, comme cet esprit lui-même. Mais ordre cependant, et condition nécessaire de la morale comme de là science.

i. Pol pos., II, 33.

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