CHAPITRE Yl
La science (suite).
La logique, dit Comte, presque dans les termes de Descartes, est Tunique portion de l'ancienne philosophie susceptible de présenter encore quelque apparence d'utilité f. Celte apparence même correspond- elle à une réalité bien solide?
Si l'on distingue, .suivant l'usage, la logique formelle et la logique appliquée, Comte ne trouvera pas de place dans son système pour la première, qui établit a priori les principes et le mécanisme du raisonnement. Quant aux principes, qui sont les lois de l'entendement, la philosophie positive a fait voir que la seule façon de les découvrir est d'étudier les produits de l'esprit humain, c'est-à-dire, le développement des sciences. Et c'est encore de ces sciences qu'il faut tirer, par l'observation, la théorie du raisonnement. La logique formelle, telle que les métaphysiciens l'ont construite, développe surtout la faculté dialectique, c'est-à-dire une aptitude, plus nuisible qu'utile, à prouver sans trouver2. Descartes disait de même, en parlant du syllogisme,
i. Cours, III, 336-7-
a. Synthèse subjective, p. 35.
n8 la philosophie d'auguste comte
qu'il sert plutôt à expliquer à autrui les choses que l'on sait, qu'à découvrir celles qu'on ignore.
Toute l'utilité que l'on peut attribuer à l'étude de la logique proprement dite se retrouve plus étendue, plus variée, plus complète, plus lumineuse, dans les études mathématiques. Le mécanisme du raisonnement est partout le même. Quels que soient les phénomènes qu'une science apour objets, la déduction et l'induction n'y changent jamais de nature. En pratiquant donc ces formes de raisonnement dans l'ordre des phénomènes les plus simples, les plus généraux, et dont la science est le plus avancée, on apprend a les connaître avec la plus entière évidence, et dans toute la généralité dont elles sont capables. Nulle part le raisonnement n'est aussi exact et aussi rigoureux qu'en mathématiques. Elles accoutument l'esprit à ne point se repaître de fausses raisons. C'est à leur école que les hommes doivent apprendre la théorie comme la pratique du raisonnement.
Mais, si l'ancienne logique formelle est ainsi remplacée par les mathématiques, ne faut-il pas conserver du moins l'étude générale des procédés employés dans les diverses sciences, que l'on appelle méthodologie? Comte n'a-t-il pas insisté lui-même sur l'irréductibilité des divers ordres des lois les unes aux autres, et en particulier aux lois mathématiques? La logique n'a-t-elle pas pour objet légitime de définir les procédés d'investigation et de preuve propres à chacune des sciences fondamentales ?
Comte ne le pense pas. Cette logique appliquée ne lui paraît pas plus indispensable que la logique formelle . D'abord la première suppose, au fond, la seconde. Elle
procède de la même conception philosophique. Pour déterminer a priori, d'une manière générale, les règles de l'application de l'esprit à ses divers objets scientifiques, il faudrait posséder d'abord la connaissance des lois de cet esprit. Mais, selon Comte, cette connaissance ne peut s'obtenir que par l'observation des méthodes que l'esprit, en fait, a suivies. En outre, aucun art ne s'enseigne abstraitement, non pas même Fart de bien ' raisonner, ni celui d'expérimenter, de trouver des hypothèses, etc. Il n'a jamais suffi de posséder les règles de Fart poétique pour écrire de belles œuvres. La connaissance approfondie des règles de méthode ne conduit pas davantage aux découvertes scientifiques1. Tout ce qui s'apprend d'un art s'apprend par la pratique. Rien ne supplée là au temps, aux dispositions naturelles et à l'expérience.
Les méthodes ne sauraient donc être étudiées hors des recherches positives où les savants les emploient. A supposer même que, dans un avenir lointain, quand les sciences seront plus avancées, on pût enseigner à part les procédés de méthode, l'étude risquerait fort d'en rester stérile 2. Jusqu'à présent, tout ce qu'on a su dire des méthodes, considérées abstraitement, se réduit à des généralités vagues. Quand on a bien établi, en logique, que toute notre science de la nature doit être fondée sur l'observation, que nous devons procéder, tantôt des faits aux principes, tantôt des principes aux faits, et quelques autres aphorismes semblables, on connaît beaucoup moins la méthode que celui qui a étudié, d'une manière un peu approfondie,