‹ La philosophie d'Auguste ComteChapitre 36 sur 161 · I. Cours, VI · texte numérisé non relu

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y distinguer aussi une partie théorique et une partie pratique.

La partie théorique traite des lois logiques. Ces lois qui, finalement, gouvernent le monde intellectuel, sont invariables, et communes non seulement à tous les temps et à tous les lieux, mais aussi à tous les sujets quelconques, sans aucune distinction même entre ceux que Comte appelle réels et chimériques. Elles s'observent, au fond, jusque dansles songes1. Mais cette universalité des lois logiques n'est pas entendue par lui dans le sens où la prennent les philosophes rationalistes. Il s'agit pour Comte d'une permanence et d'une continuité simplement historiques. L'esprit de l'homme, comme le reste de sa nature, demeure identique à lui-même, sous la diversité des époques et des situations. Il évolue sans changer dans son fond, « sans autres différences que celles de la maturité et de l'expérience graduellement développées. »

L'ancienne philosophie prétendait découvrir les lois intellectuelles par la réflexion, comme si l'esprit pouvait en même temps penser et se regarder penser, raisonner et observer son raisonnement. Comte rejette cette méthode introspective, qui ne donne pas de résultats scientifiques. Si l'on applique aux phénomènes intellectuels, comme à tous les autres, la méthode d'investigation positive, deux voies seulement sont ouvertes. On peut se placer au point de vue statique, c'est-à-dire étudier les conditions d'où ces phénomènes dépendent, et les y rapporter, comme on rapporte en général la fonction à l'organe. En ce sens, l'étude des phéno-

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mènes intellectuels- appartient a la biologie. Ou bien, du point de vue dynamique, on peut considérer ces phénomènes dans leur évolution, en observant les phases successives qu'ils traversent. Et comme la vie de l'individu est trop courte pour que ce « progrès » y soit sensible, il faut étudier celui-ci dans la vie de l'espèce. Ainsi comprise, la science des lois intellectuelles relève de la sociologie.

Or la biologie supérieure, qui traite des phénomènes moraux et intellectuels, vient à peine d'être fondée par Cabanis et Gall. En outre, Comte a découvert qu'elle ne pouvait se constituer comme science sans le secours de la sociologie. C'est donc à cette étude naissante que revient, de toutes façons, la recherche des lois intellectuelles.

La logique positive s'abstient, comme on voit, de spéculer sur les principes directeurs de la connaissance, principes d'identité, de contradiction, de causalité, etc. Ces sortes de principes ne sont pas objets d'examen ou de discussion. Comte est pleinement d'accord là-dessus avec l'école écossaise. Aucune science positive ne met en question ses principes propres. Comment soumettre à la critique les principes mêmes de tout raisonnement? Rien ne s'accorde moins avec l'esprit positif qu'une tentative de ce genre. Elle est métaphysique, et sans aucune chance de succès.

Les lois intellectuelles dont la recherche est positive sont du genre de la loi des trois états (qui est la plus générale de toutes), ou de celles-ci, par exemple : l'esprit humain fait toujours effort pour mettre ses conceptions d'accord avec ses observations ; l'esprit humain forme toujours l'hypothèse la plus simple dans chaque cas,

etc. Ces lois, qui dérivent de la nature de l'esprit humain, et dont l'action s'est toujours Fait sentir, n'ont pu être découvertes et formulées que tout récemment. Car la biologie et la sociologie, où elles se rapportent, ne pouvaient se constituer avant que les sciences fondamentales plus simples fussent assez avancées. Pour arriver à une connaissance scientifique des lois intellectuelles, pour fonder une « logique positive», il ne fallait pas moins que la longue évolution dont la philosophie de Comte marque le terme.

La logique appliquée, ou théorie de la méthode, prend aussi un sens nouveau dans la doctrine positive. Comte ne tombe pas dans le travers qu'il a critiqué. Il ne se propose pas d'enseigner un art ex projesso. Il ne va pas formuler les règles que la recherche scientifique doit observer pour être féconde. Ici encore, c'est sur l'évolution intellectuelle de l'humanité que Comte fondera sa doctrine.

D'abord, les méthodes positives sont, comme les sciences, des œuvres collectives, « l'œuvre de l'espèce entière graduellement développée dans la longue suite des siècles » Comte trouve impertinente la prétention de quelques modernes, qui se flattent d'avoir inventé la méthode comparative en biologie. Comme si Aristote ne l'avait pas déjà pratiquée ! Et Aristote n'avait pas été le premier. Les procédés de la méthode positive ne se révèlent pas tout d'un coup, sous une forme parfaite et définitive. Ils se dégagent peu à peu, pendant une longue période de tâtonnements. L'esprit humain remarque les procédés qui lui ont réussi dans les cas simples. Il

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essaye de les généraliser. 11 en fait l'épreuve dans des cas nouveaux un peu plus complexes. 11 cherche pourquoi dans certains cas il arrive au but, et dans d'autres, non. La méthode se forme ainsi insensiblement par une sorte d'induction pratique. Ses procédés essentiels sont, comme les idées directrices des sciences, des « inspirations de la sagesse universelle. » Les grands savants ont pour office, — et cela suffit pour mériter notre reconnaissance, — de reconnaître la valeur et la fécondité de ces inspirations, de les mettre en œuvre, et surtout de leur donner une portée souvent indéfinie, en les dégageant des conditions concrètes où elles se sont manifestées d'abord.

Ainsi la philosophie positive, moins ambitieuse que ses devancières, ne s'attribue pas la tâche de légiférer en fait de méthode. Mais elle ne se borne pas non plus à un pur office de constatation, c' est-a-dire à enregistrer simplement les procédés employés dans les sciences. N'a-t-elle pas pour fonction propre de représenter dans le savoir humain « l'esprit d'ensemble », qui, dans la langue de Comte, est synonyme de gouvernement ? Lui-même appelle la cinquante-huitième leçon du Cours de philosophie positive son Discours de la Méthode 1 . Il s'élève au-dessus de la position, nécessairement particulière, qui est celle des savants spéciaux, pour se placer au point de vue central et universel qui convient au philosophe. De là, il embrasse d'un coup d'œilla hiérarchie entière des sciences fondamentales. De cet ensemble bien ordonné, il voit se dégager, d'abord l'essence de la méthode positive, puis les rapports des divers éléments de cette méthode entre eux.

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Dans son essence, la méthode positive est une, comme ia science est une. Car elle tend toujours à la même fin : établir les relations invariables qui constituent les lois effectives de tous les événements observables, « ainsi susceptibles d'être rationnellement prévus les uns d'après les autres. » Elle y procède au moyen d'une triple abstraction. Elle sépare d'abord les exigences pratiques de la connaissance théorique, pour ne s'occuper que de celle-ci ; elle cherche les lois des phénomènes sans s'inquiéter, au moins provisoirement, des applications possibles. Elle met aussi de côté les considérations esthétiques, désintéressées sans doute, mais qui ne doivent pas intervenir dans l'investigation scientifique. Enfin, — et c'est ici la condition de l'existence même de ia science, — la méthode positive distingue toujours soigneusement le point de vue abstrait du point de vue concret. Elle étudie non les êtres, mais les phénomènes. Même dans les cas les plus simples, en astronomie par exemple, aucune loi générale ne peut être établie tant que l'on considère les corps dans leur existence concrète. Il a fallu en détacher, pour ainsi dire, le principal phénomène, afin de le soumettre isolément à une étude abstraite, permettant de revenir ensuite avec succès à l'étude des réalités plus complexes. C'est ce qu'avaient su faire les anciens en géométrie. C'est ce que Comte a fait lui-même dans la science la plus complexe de toutes, dans la sociologie. Au lieu de s'arrêter à la réalité concrète de l'histoire, il a déterminé, par une abstraction hardie, la loi du mouvement essentiel de la société humaine, « laissant à des travaux ultérieurs le soin d'y ramener les anomalies apparentes1. »

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