‹ La philosophie d'Auguste ComteChapitre 39 sur 161 · Cours, VI · texte numérisé non relu

Cours, VI

conditions élémentaires de la science positive. Tous les artifices de l'art du raisonnement, depuis les plus spontanés jusqu'aux plus sublimes, y sont continuellement pratiqués, avec beaucoup plus de variété et de fécondité que partout ailleurs. L'astronomie nous enseigne ensuite, dans sa pureté primitive, l'art de l'observation accompagné de celui des hypothèses. Elle montre en quoi consiste la prévision rationnelle des phénomènes, et que la science revient toujours à assimiler ou à lier. La physique nous initie à la théorie de l'expérimentation, la chimie à l'art général des nomenclatures, la science des corps organisés à la théorie des classifications. La biologie emploie spécialement la méthode comparative, et enfin, avec la sociologie, apparaît le procédé « transcendant » que Comte appelle la méthode historique1.

La logique positive étend à toutes les sciences fondamentales l'usage des procédés primitivement propres à chacune d'elles. Chaque grand artifice logique, une fois étudié dans la partie de la philosophie naturelle qui en offre le développement le plus spontané et le plus complet, peut ensuite être appliqué, avec les modifications nécessaires, au perfectionnement des autres sciences. Par exemple, la méthode comparative appartient d'abord à la biologie. Mais, ramenée à son principe et généralisée, elle devient un instrument précieux pour la sociologie, pour la physique, pour les mathématiques mêmes. Dans chaque science, la méthode se complète par l'emploi auxiliaire des procédés dont les autres sciences ont fait connaître la puissance et la

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portée. Par ces emprunts mutuels, la méthode positive atteint en chacune d'elles, si l'on peut dire, son maximum de rendement.

Pour être cultivées de la façon la plus rationnelle possible, les sciences doivent donc être soumises à la direction d'un système général de philosophie positive, (( base commune et lien uniforme de tous les travaux vraiment scientifiques 1 . » Le savant doit être en même temps philosophe, puisque la philosophie seule le met en possession de toutes les ressources de la méthode positive. Cette philosophie fera comprendre au géomètre, par exemple, qu'il lui faut avoir au moins une teinture de la biologie et de la sociologie. La biologie lui enseignera la méthode comparative, dont il peut se servir à l'occasion, et la sociologie, en lui montrant l'histoire de sa science dans le développement général de l'esprit humain, l'aidera à la mieux comprendre. Si les géomètres avaient l'esprit plus philosophique, leur science serait mieux enseignée. Les grandes conceptions de Descartes, de Leibniz, de Lagrange, y seraient plus intelligemment expliquées et mises en lumière.

S'il est utile au géomètre d'avoir étudié les autres sciences fondamentales, il n'est pas moins indispensable aux autres savants d'avoir passé par les mathématiques. A titre de discipline « initiale » cette science ne peut être négligée par personne. Elle est l'école commune de la positivité pour tous les esprits. Aussi est-il fâcheux que l'éducation scientifique des futurs physiologistes se compose d'études surtout littéraires, et de quelques

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Lévy-Bruhl. — Aug. Comte.

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notions de physique et de chimie. Plus sont complexes les phénomènes dont ils auront à chercher les lois, plus il leur serait nécessaire de s'être familiarisés, dam les mathématiques et dans l'astronomie, avec l'idée précise de la vérité scientifique. Et, de fait, jusqu'à notre siècle, l'étude des sciences exactes avait toujours été regardée comme une condition préliminaire de celle des sciences naturelles. Bufïbn et Lamarck avaient encore reçu cette discipline. Si la science sociale a eu tant de peine à se constituer, cela tient, entre autres raisons, au défaut d'éducation scientifique chez ceux qui, jusqu'ici, ont voulu étudier les phénomènes sociaux. Où les économistes, par exemple, auraient-ils pris l'idée scientifique de ce que sont les lois naturelles, eux qui, pour la plupart, ignoraient non seulement la biologie qui se constituait à côté d'eux, mais même les sciences déjà parvenues à l'état positif?

La culture exclusive d'une seule science est toujours un danger pour l'intelligence. Néanmoins, tant que l'esprit positif a eu pour tâche principale de désorganiser le système de croyances qui constituait la philosophie théologique et métaphysique, la spécialité des travaux et des méthodes n'était qu'un inconvénient secondaire. Peu importait que les découvertes des astronomes, des physiciens, des biologistes fussent plus ou moins coordonnées et dirigées par une méthode positive universelle, pourvu qu'elles fissent leur œuvre, et préparassent l'avenir. Mais, quand l'esprit positif de critique dut devenir organique, quand il dut substituer une philosophie nouvelle à celle qu'il avait renversée, il lui fallut aussi subordonner à une méthode unique et universelle les procédés spéciaux qu'il avait employés jus-

LA. LOGIQUE POSITIVE l3l

que-là. Si « l'anarchie scientifique » devait durer, les progrès de l'esprit positif auraient conduit sans doute à discréditer le régime métaphysique, mais sans le remplacer, et par conséquent sans en finir avec lui. En repoussant toute discipline générale nouvelle, les savants modernes tendraient, à leur insu, à rétablir celle qu'ils semblaient avoir brisée à jamais.

En un mot, le triomphe de la méthode positive, pour être définitif, suppose l'acceptation de la philosophie positive par tous les savants. L'ancienne logique tenait par les liens les plus étroits aux doctrines métaphysiques alors dominantes. De même, la logique positive est solidaire de la philosophie positive. Plus précisément, elle est une expression de cette philosophie même.

La méthode générale de la philosophie positive estelle objective, ou subjective, ou les deux à la fois? Cette question a soulevé, comme on sait, des discussions passionnées entre positivistes1. Hors de l'école, elle a été résolue par quelques historiens comme si Auguste Comte, sur la fin de sa vie, s'était rallié à une doctrine très différente de celle qu'il a exposée dans le Cours de philosophie positive. Il suffit cependant de distinguer avec lui deux points de vue successifs, pour apercevoir comment les deux méthodes, antagonistes en un certain sens, peuvent, en un autre, fort bien se concilier.

Si l'on ne considère que la marche suivie par notre intelligence dans l'explication des phénomènes natu-

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