‹ La philosophie d'Auguste ComteChapitre 4 sur 161 · I. Politique positive, II, p. xx · texte numérisé non relu

I. Politique positive, II, p. xx

acceptant sa philosophie, de rejeter sa religion. S'ils s'en étaient tenus là, Comte n'aurait pu que blâmer leur défaut de logique, et désavouer lui-même « ces positivistes incomplets, qui, pour se dire intellectuels, n'en sont pas plus intelligents. )) Mais c'est eux au contraire qui accusèrent Comte d'inconséquence et de contradiction. Comte, dirent-ils, trahissait ses propres principes. La « méthode subjective » de sa seconde carrière ruinait les précieux résultats qu'il avait obtenus dans la première par la méthode objective. En refusant d'aller plus loin que le Cours de philosophie positive, ils demeuraient plus fidèles à la pensée maîtresse de Comte que Comte lui-même. Bref, ils défendaient le vrai positivisme contre son fondateur fourvoyé.

Comte répondit à ces attaques, d'autant plus pénibles pour lui qu'elles partaient de ceux qu'il avait longtemps regardés comme ses fidèles disciples et ses meilleurs amis. La suite de cet ouvrage montrera qu'elles étaient mal fondées1. Les deux méthodes de Comte ne s'opposent pas Tune à l'autre. Elles se complètent, comme font aussi les deux « carrières » qu'elles caractérisent.

Il est vrai que, dans les dix dernières années de sa vie, une teinte mystique de plus en plus marquée s'étendit sur sa pensée et sur ses écrits. Sa courte liaison avec Mme de Vaux, et la mort de cette « sainte » amie lui avaient fait éprouver des émotions d'une extrême violence. Ces émotions se transformaient chez lui en idées, qui s'incorporaient à son système. En même temps, il travaillait à organiser la religion de l'humanité. Il pré-

t. V. liv. I. ch. vi, p. i3i-G.

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tendait lui assurer une autorité sur les âmes au moins égale à celle dont avait joui le catholicisme, à l'époque de sa plus grande puissance. L'exaltation de ses sentiments, la préoccupation de la religion nouvelle à établir, la conscience toujours présente de sa mission sacerdotale, tout cela devait nécessairement exercer une action en retour sur la doctrine qu'il avait fondée dans la période précédente.

Aussi la philosophie des sciences et de l'histoire n'estelle plus présentée dans la Politique positive comme elle l'est dans le Cours de philosophie positive. Mais c'est à dessein. La différence de ton, et la différence de méthode dans l'exposition s'expliquent, selon Comte, par la différence de l'objet qu'il se propose dans chacun de ces ouvrages1. Pour le fond, la doctrine philosophique n'a pas varié. Tout ce qu'on peut accorder à Littré, c'est que, présentée du point de vue religieux, c'est-à-dire synthétique, dans la Politique positive, elle subit de ce fait une déformation apparente. Si nous ne la connaissions que par cet ouvrage, nous n'en aurions pas la vue parfaitement nette que donne le Cours de philosophie positive. Aussi bien, Comte conseille-t-il souvent lui-même au lecteur de la Politique de se reporter a son « grand traité fondamental. »

Mais, en revanche, à lire attentivement le Cours, que de fois n'y trouve-t-on pas des indications, et pour ainsi dire des pierres d'attente qui annoncent l'édifice futur de la Politique positive ! Comte aurait pu se contenter de renvoyer au Cours, pour répondre aux objections de ses disciples dissidents. Il fit mieux. 11 réimprima, à la fin du

I. Correspondance de J. S. MM et de Comte. Lettre de Comte du l4 juillet i845, p 456-7.

quatrième volume de sa Politique positive, six opuscules de sa jeunesse, écrits de 1818 à 1826. Non seulement sa philosophie y est déjà dessinée dans ses grands traits, avec une précision suffisante ; mais l'idée que la philosophie est un travail préliminaire, un simple préambule, et que l'œuvre essentielle, le but suprême, c'est la religion positive qui s'élèvera sur cette philosophie, — cette idée est l'âme même de ces opuscules. La preuve était faite. Sur la question de l'unité de sa doctrine, Comte a gain de cause contre Littré.

Dans sa correspondance avec J. S. Mill, qui se place entre 18^1 et 1846, c'est-à-dire qui comprend la fin de sa première carrière et le commencement de lai seconde, Comte a expliqué, à plusieurs reprises, comment les deux parties successives de son œuvre tiennent l'une à l'autre, et en quoi elles sont distinctes. Peut-être ne sera-t-il pas inutile de citer ici ses propres paroles. « La seconde moitié de ma vie philosophique, dit-il, doit notablement différer de la première, surtout en ce que le sentiment y doit prendre une part, sinon ostensible, du moins réelle, aussi grande que celle de l'intelligence. La grande systématisation réservée à notre siècle doit en effet embrasser autant l'ensemble des sentiments que celui des idées. A la vérité, c'était d'abord celles-ci qu'il fallait systématiser, sous peine de manquer la régénération totale en tombant dans une sorte de mysticisme plus ou moins vague. C'est pourquoi mon ouvrage fondamental a dû s'adresser presque exclusivement à l'intelligence. Ce devait être un travail

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de recherche, et accessoirement de discussion, destiné à découvrir et à constituer les vrais principes universels, en montant par degrés hiérarchiques des plus simples questions scientifiques aux plus hautes spéculations sociales1. » Mais, cela fait, Comte passe à la systématisation des sentiments, « suite nécessaire de celle des idées, et base indispensable de celle des institutions. »

C'est donc une œuvre toute nouvelle. Comte imagine sans peine qu'elle aurait pu être réservée à un autre que lui. Sa mission personnelle aurait pu se borner à fonder la philosophie qui met un terme à <( l'anarchie mentale. » La morale et la religion qui s'établiront sur cette philosophie, pour mettre un terme à l'anarchie morale et politique, auraient été, dans ce cas, l'œuvre d'un de ses successeurs. Un labeur opiniâtre et une heureuse fortune ont permis à Comte d'entreprendre lui-même ce travail. Mais dès 1 845, dit-il encore, il avait très bien vu, « sous la sainte influence de Mme de Vaux » , l'ensemble et la distinction de ses deux carrières, dont la seconde devait transformer la philosophie en religion, comme la première avait changé la science en philosophie.

Le présent ouvrage a pour objet d'étudier la philosophie proprement dite de Comte, en laissant de côté la transformation de cette philosophie en religion. Le choix que nous faisons ainsi n'est pas arbitraire, puisque nous avons, pour le justifier, une distinction formellement établie par Comte lui-même, quand il admet que sa philosophie et sa religion auraient pu être l'œuvre de deux personnes différentes.

i. Correspondance de Comte et de J. S. NUL, p. 456-7- Lettre de Comte du i4 juillet i845.

On demandera peut-être par où notre position se distingue de celle de Littré et des « positivistes incomplets. » Par la différence, répondrons-nous, qui sépare le point de vue historique du point de vue dogmatique. C'est de ce dernier point de vue que Littré et ses amis rejettent la a systématisation des sentiments », la méthode subjective, et la religion de l'humanité. C'est comme positivistes qu'ils s'attachent à la première moitié de la doctrine, et qu'ils excluent la seconde. Mais nous sommes placés ici au point de vue historique, et l'historien, tout en usant du droit de délimiter l'objet de son travail, n'a rien à exclure de la doctrine qu'il expose. En fait, loin de prétendre avec Littré que la seconde partie de l'œuvre de Comte affaiblit et contredit la première, nous avons reconnu que l'ensemble forme un tout dont il avait dessiné le plan dans ses premiers écrits, et qu'il n'avait pas eu tort de prendre pour épigraphe de sa Politique positive la belle parole du poète philosophe : Qu'est-ce qu'une grande vie ? Une pensée de la jeunesse, exécutée par l'âge mûr.

Mais alors, pourquoi n'étudier que la première des deux carrières, pourquoi ne pas respecter l'intégrité de ce tout, que Littré, selon nous, n'aurait pas dû méconnaître? — Nous la respectons, car nous ne retranchons arbitrairement de la doctrine aucune des parties que Comte y comprenait. Si nous faisons de la philosophie proprement dite l'unique objet de cette étude, nous y aurons toujours présente l'idée de l'ensemble plus vaste où Comte la faisait entrer. A cette condition seulement notre étude pourra être exacte . Mais , cette condition remplie, nous ne croyons pas outrepasser notre droit, en concentrant notre effort sur la philosophie.

Lévy-Bhuhl. — Aug. Comte. a

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Il est deux façons différentes de concevoir l'histoire d'une doctrine. L'historien peut, non seulement se replacer exactement, comme il le doit, dans l'attitude mentale du philosophe qu'il étudie, et repenser après lui ses idées directrices, mais juger encore comme lui de l'importance respective des problèmes, sans se permettre de distinguer autrement que lui ce qui est secondaire de ce qui est essentiel. L'œuvre historique prend alors la forme d'une « monographie », ou d'une « biographie intellectuelle. » Ou bien, tout en essayant de pénétrer au cœur du système, afin de le saisir dans ses principes, l'historien peut néanmoins se placer en dehors et au-dessus de lui, et tâcher de le « situer » dans l'évolution générale de la philosophie. Alors, le système est mieux compris dans son ensemble, puisqu'on en aperçoit les rapports avec les doctrines précédentes, contemporaines et suivantes. En même temps, il devient possible de séparer ce qui est d'un intérêt philosophique durable d'avec ce qui n'avait qu'une importance secondaire ou momentanée, quoique l'auteur en jugeât autrement. Pour emprunter à Comte une distinction dont il use souvent, la première de ces méthodes convient mieux à l'érudition, la seconde à l'histoire.

Appliquée à l'étude de sa doctrine, la première conduirait à considérer, avec lui, la philosophie positive comme simplement préparatoire à la religion de l'humanité, qui a été le premier et le dernier but de ses eflorts. L'historien devrait sans doute faire une grande place à ce « préambule indispensable », à ce grand ouvrage fondamental, où Comte a posé les bases intellectuelles de son système poli tique et religieux. Mais il devrait néanmoins le subordonner à ce système, et

mettre au premier plan la « réorganisation sociale » , le dogme, le culte et le régime de la religion de l'humanité, l'institution d'un pouvoir spirituel, toute cette partie enfin de l'œuvre de Comte où il reprend « le programme catholique du moyen âge », avec la confiance de le remplir mieux que le catholicisme lui* même ne l'a jamais fait.

Or, ce n'est pas dans cette partie de son œuvre que Comte s'est montré le plus original, et que sa pensée a été le plus féconde. Le problème de la « réorganisation sociale » ne lui appartient pas en propre. Il flotte, pour ainsi dire, dans l'air ambiant, au moment où Comte sort de l'adolescence. Rétablir l'ordre et fixer les conditions du progrès, déterminer les rapports de la morale et de la politique, mettre une religion nouvelle en la place que le catholicisme semble laisser vide : ce sont là les aspirations communes de la génération qui avait grandi avec Comte. La Politique positive, qui prétend y satisfaire, correspond dans son système, (toutes réserves faites sur le fond des doctrines), à ce que l'école saint-simonienne avait tenté déjà avant 1 83o. Elle retarde de trente ans sur les autres tentatives du même genre, parce que Comte a voulu fonder son « organisation sociale » sur une philosophie et sur une morale, et que cet effort spéculatif lui a pris le meilleur de sa jeunesse et de sa maturité. Mais c'est bien au premier tiers du siècle qu'elle a son origine, comme le prouvent les opuscules réimprimés par Comte. Quand elle parait, entre i85o et 1857, une génération nouvelle, élevée dans d'autres circonstances politiques et sociales, n'y prête qu'une oreille distraite. D'autres problèmes s'imposent plus impérieusement à l'attention, et réclament

une solution plus urgente. La philosophie de l'histoire n'excite plus le même intérêt passionné. On est moins anxieux de voir naître une religion nouvelle, et le catholicisme a prouvé que sa vitalité était encore très énergique.

Aussi ni le génie de Comte, ni la précaution qu'il croyait avoir prise de fonder sa « réorganisation sociale » sur une base rationnelle, n'ont pu la préserver du sort commun qui a atteint, au bout d'un temps plus ou moins long, toutes les tentatives semblables à la sienne. Sans doute, la Politique positive et les autres ouvrages de la seconde carrière de Comte abondent en vues justes et profondes. Quel que soit le sujet sur lequel un grand esprit a travaillé, il y a intérêt et profit à voir ce que sa réflexion y a découvert. Mais enfin, cette partie de son œuvre, qui dans sa pensée était la principale, est loin de conserver ce rang aux yeux de l'historien.

Par elle, en effet, Comte ne représente que sa génération. Par sa philosophie proprement dite, il est un (( homme représentatif » de son siècle tout entier. Estil nécessaire de le prouver ? L'histoire intellectuelle de ce siècle en témoigne à chaque pas. De tous les systèmes nés en France au xix° siècle, celui-là est le seul qui ait franchi les frontières, et qui ait fortement marqué de son empreinte des penseurs étrangers. La philosophie de Comte fut accueillie d'abord, en Angleterre et en Hollande, avec plus de sympathie qu'en France même. J. S. Mill, Herbert Spencer, George Lewes, George Eliot, nombre de philosophes et d'écrivains anglais s'en sont plus ou moins inspirés. Aujourd'hui encore, elle est défendue en Angleterre par des

hommes de grand talent. Aucun philosophe allemand, il est vrai, n'a eu avec Comte les mêmes relations personnelles que J. S. Mill; mais, en fait, depuis trente ans, l'esprit positif a gagné de proche en proche dans les universités allemandes. îl suffit, pour s'en convaincre, de voir comme la métaphysique y est délaissée, et quelle méthode y pratiquent les sciences morales et sociales. Dans les pays latins des deux hémisphères, l'influence de Comte s'est exercée avec plus de force encore, en Espagne, au Portugal, dans l'Amérique du Sud. Enfin l'Amérique du Nord a aussi ses sociétés positivistes. Déjà Comte, de son vivant, y avait trouvé quelques-uns de ses disciples les plus dévoués.

En France, la philosophie positive a eu pour « véhicule » principal les œuvres des deux écrivains qui furent en leur temps les plus aimés du public. Renan et Taine, sans être positivistes, ont peut-être fait plus, pour la diffusion des idées et de la méthode de Comte, que Littré et les autres positivistes ensemble.

Taine, il est vrai, doit beaucoup à Spinoza et à Hegel, davantage encore à Condillac. Parmi les contemporains, il semble se rattacher surtout à J. S. Mill et à H. Spencer. Mais c'est de Comte qu'il procède, à travers eux. Là se trouve l'origine de la plupart de ses idées directrices. Sa conception de l'histoire littéraire, de la critique, de la philosophie de l'art, son effort, en un mot, pour transporter aux sciences morales la méthode des sciences naturelles, tout cela dérive principalement d'Auguste Comte. L'Histoire de la Littérature anglaise est, en un sens, une appli cation de la théorie positive selon laquelle l'évolution des arts et des littératures est régie par des lois nécessaires, qui la

font solidaire de celle des mœurs, des institutions et des croyances. La théorie du « moment » et du « milieu », qui est capitale dans l'œuvre de Taine, n'était certes pas inconnue au xvm* siècle. Mais c'est Comte qui Fa généralisée en rapprochant Lamarck de Montesquieu ; c'est lui qui a enseigné à Taine la définition générale, à la fois biologique et sociale, de l'idée de « milieu. »

Renan a parié de Comte avec une extrême sévérité, et non sans quelque dédain. Il avouait cependant que Comte serait sans doute plus tard un des noms les plus significatifs de ce siècle , et il avait lui-même subi fortement son influence. Très certainement il faut tenir compte de toutes les autres sources, françaises et étrangères, où cet esprit si souple et si vaste a puisé. Mais n'est-ce pas de Comte, autant que de Hegel, qu'il a appris à regarder l'histoire comme la (( science sacrée de l'humanité », à attendre d'elle ce que l'on demandait jadis à la théologie, à transformer les anciens dogmes de la Providence et de l'optimisme en la croyance à l'idée positive du progrès, et à concevoir enfin que la vérité et le bien ne sont pas des réalités immuables et immobiles, mais se réalisent peu à peu par l'effort des générations successives?

Ces deux exemples suffiront peut-être pour montrer le point de diffusion extrême qu'a atteint l'esprit positif.

Cet esprit s'est si intimement mêlé à la pensée générale de notre temps qu'on ne l'y remarque presque plus, comme on ne fait pas attention à l'air qu'on respire. L'histoire, le roman, la poésie même en ont reflété l'influence, et, après l'avoir reçue, ont contribué à la répandre. La sociologie contemporaine est née de Comte ; la psychologie scientifique, dans une certaine

mesure, procède aussi de lui. De tous ces signes il n'est sans doute pas téméraire de conclure que la philosophie positive exprime quelques-unes des tendances les plus caractéristiques de notre siècle.

C'est donc se conformer à la réalité historique que de s'attacher, dans l'œuvre de Comte, à la philosophie, qui en constitue la partie la plus originale, et, jusqu'à présent, la plus féconde et la plus vivace. Peu importe qu'il ne l'ait considérée lui-même que comme préliminaire. Que de fois l'effort spéculatif fait par un grand penseur pour fonder des conclusions pratiques n'a-t-il pas été d'un intérêt plus durable que ces conclusions mêmes !

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