‹ La philosophie d'Auguste ComteChapitre 5 sur 161 · CHAPITRE PREMIER Le problème philosophique · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER Le problème philosophique

La philosophie est destinée, dans la pensée de Comte, à servir de base à la morale, à la politique et à la religion. Elle n'est pas une fin en elle-même, mais un moyen pour parvenir à une fin qui ne pouvait être atteinte autrement. Si Comte avait cru possible de réorganiser la société sans réorganiser d'abord les mœurs, et de réorganiser les mœurs sans réorganiser auparavant les croyances, il n'aurait peut-être pas composé les six volumes du Cours de philosophie positive, qui l'occupèrent de i83o à 18^2 . Il serait allé droit à ce qui était d'un intérêt suprême.

Mais il s'est convaincu de bonne heure que le chemin le plus court serait le pire. A ses yeux, tout essai de réorganisation religieuse, politique et morale ne peut être que vain, tant que la réorganisation mentale n'aura pas eu lieu. C'est donc d'une philosophie nouvelle qu'il va s'occuper d'abord. Indispensable à la fin sociale que Comte poursuit, la philosophie devient, au moins provisoirement, une fin en elle-même.

Comte va donc s'efibrcer de réorganiser les croyances, c'est-à-dire, de substituer une foi démontrée à la foi ré-

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vélée, dont la vertu achève de s'éteindre. La foi démontrée n'aura d'ailleurs rien de commun avec la religion naturelle du xvni6 siècle. Celle-ci n'a été, au fond, qu'une forme dégénérée et affaiblie de la foi au surnaturel. Sous l'appareil métaphysique du déisme, la pensée théologique est encore reconnaissable. La foi démontrée, au contraire, aura son origine et sa justification dans la science positive. Sans doute, les deux mots de « foi » et de « démonstration » semblent jurer l'un auprès de l'autre. Mais la contradiction n'est qu'apparente. Il s'agit bien d'une « foi », puisque la très grande majorité des hommes devra toujours accepter de confiance les conclusions de la philosophie positive.

Le nombre sera toujours faible des hommes qui auront assez de loisir et une culture assez complète pour comprendre ces conclusions, et pour en examiner les preuves. L'attitude des autres sera donc celle de la soumission et du respect. Mais, différente en ce point des dogmes religieux que l'humanité a connus jusqu'ici, la foi nouvelle sera « démontrée. » Elle ne contiendra rien qui n'ait été établi et contrôlé par la méthode scientifique, rien qui dépasse le domaine du relatif, rien qui ne puisse, à chaque instant, être prouvé pour tout esprit capable d'en suivre la démonstration.

Ce genre de (( foi » existe déjà au sujet d'un grand nombre de vérités scientifiques. Ainsi tous les hommes civilisés croient aujourd'hui à la théorie du système solaire due a Copernic, Képler et Newton. Combien sont en état de comprendre les démonstrations qui la fondent? Mais ils savent que ce qui est objet de foi pour eux est objet de science pour d'autres, et le serait pour

eux-mêmes, s'ils avaient fait les études qu'il faut pour cela. Foi signifie donc ici, non pas une abdication volontaire de la raison devant un mystère qui la surpasse, mais une soumission de fait qui n'entame en rien son droit. Tout homme n'est pas, a tout moment, capable d'exercer ce droit de critique. Dans la pratique, Comte en restreindra sévèrement l'usage*. Mais, en principe, la raison de tout homme en est investie, et ce droit demeure imprescriptible. La légitimité de la foi démontrée repose, en dernière analyse, sur cette proposition: <( Si tous les esprits étaient en état d'en examiner les dogmes, tous, sans exception, en comprendraient la démonstration, et tous s'y rendraient. »

Les mots de « croyance » et de « foi » ne doivent donc pas prêter ici à l'équivoque. Dans la « réorganisation des croyances » qu'il entreprend, Comte ne s'occupe que des croyances susceptibles d'être démontrées. 11 reste fidèle ici à la pensée de Saint-Simon, qui lui-même comprenait surtout la « religion » comme un principe d'organisation politique. Comte, du moins dans sa première carrière, ne fait pas entrer dans la « foi » les éléments mystiques, sentimentaux, nonintellectuels, que ce mot implique d'ordinaire, et qui le font si souvent opposer à la « raison. » Ce mot désigne, pour Comte, ce que l'homme croit au sujet de ce qui peut être objet de connaissance. Jusqu'à présent, ces croyances ont représenté une explication plus ou moins mythique ou métaphysique de l'univers et de l'homme, enseignée par les prêtres et par les philosophes. Mais l'esprit humain ne s'en satisfait plus. Peu à peu, la

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