I. Cf. infra, liv. III, ch. v, p. 34a
science positive, qui procède par une méthode toute différente, substitue à ces « explications » la connaissance des lois des phénomènes. Et le problème se pose dès lors pour Comte dans les termes suivants: Établir, par voie rationnelle, un système de vérités, universellement acceptées, touchant l'homme, la société et le monde.
Comte prend ainsi pour accordé: i° que les « opinions », les « croyances », les « conceptions » touchant ces objets sont aujourd'hui « anarchiques »; 2° que leur état naturel et normal serait d'être « organisées. »
Le premier point n'a pas besoin d'être prouvé. Il suffit de jeter les yeux sur la société contemporaine. Les mouvements confus qui l'agitent, et qui menacent de la détruire si elle ne trouve enfin une assiette stable, ne sont pas dus à des causes simplement politiques. Ils proviennent d'un désordre moral. Celui-ci, à son tour, provient d'un désordre intellectuel, c'est-à-dire du manque de principes communs à tous les esprits, et de l'absence de conceptions et de croyances universellement admises. Car, pour qu'une société humaine subsiste, ce n'est pas assez d'une certaine harmonie de sentiments, ni même d'une communauté d'intérêts entre ses membres. Il y faut encore, et avant tout, un accord intellectuel, qui se réalise dans un corps de croyances communes.
Si donc une société est en proie à un désordre chronique, que les remèdes politiques paraissent impuissants à guérir, on est en droit de penser que la cause profonde du mal est une désorganisation intellectuelle. Les autres troubles en sont seulement les symptômes. Tel est précisément, d'après Comte, l'état de notre
société contemporaine. Elle n'a plus de gouvernement (( spirituel » ou « intellectuel. » Elle n'en sent même pas le manque. Les esprits ne reconnaissent plus de discipline commune. Il ne subsiste point de principe que la critique négative et « corrosive » n'ait entamé. Philosophie, morale, politique, religion, l'individu s'est fait juge de tout. Les opinions qu'il adopte, le plus souvent sans compétence spéciale, et au gré de ses passions, lui paraissent toujours avoir autant de droit à être admises que celles d'autrui. Il prétend ne relever que de lui-même. Cette dispersion, (plus tard, Comte dira cette insurrection), des intelligences, c'est ce qu'il appelle l'état d'anarchie.
Mais peut-être cet état est-il la condition la plus ordinaire des sociétés humaines ? Peut-être l'état « organique » n'apparaît-il que rarement, et à titre d'exception ? Cette supposition est mal fondée. Car, s'il en était ainsi, les sociétés ne pourraient ni subsister, ni surtout se développer. Il faut admettre, au contraire, que les époques d'anarchie intellectuelle sont l'exception, et que, dans une société normale, les hommes sont unis par leur soumission unanime à un ensemble suffisant de principes et de croyances. L'histoire confirme cette vue. L'immobilité des civilisations dans l'Extrême-Orient tient surtout à la stabilité intellectuelle qui les distingue de la nôtre. Les sociétés antiques, (grecque et romaine), reposaient sur une conception de l'homme, de la cité et du monde qui a, en somme, peu varié pendant tout le temps qu'elles ont duré. Enfin, le christianisme avait constitué en Europe, au moyen âge, une admirable autorité spirituelle. L'organisation catholique, « chefd'œuvre de la sagesse politique », y avait établi un corps
de croyances que tous les esprits acceptaient avec une heureuse docilité. C'est la décomposition de ce grand corps qui a produit la plupart des maux où nous nous débattons. L'anarchie mentale est donc bien un état anormal, un fait pathologique, ce que Comte appellera plus tard la « maladie occidentale. » Maladie mortelle, si elle doit se prolonger. Ou la société moderne périra, ou les intelligences retrouveront un état d'équilibre stable, c'est-à-dire de soumission à des principes communs.
Le problème de la réorganisation des croyances semble ainsi se dédoubler. Il y aurait d'abord un problème proprement philosophique : comment établir un système de principes et de croyances propre à être universellement admis? puis un problème social: comment amener tous les esprits à cette nouvelle foi? Mais cette distinction n'est qu'apparente. En fait, la solution du premier problème entraînera nécessairement celle du second. L'absence d'une discipline commune n'a-t-elle pas sa cause principale dans le désordre qui agite l'esprit de chacun ? Si les intelligences sont divisées entre elles, c'est que chaque intelligence est divisée contre ellemême. Que l'une d'elles parvienne à établir en soi une parfaite harmonie, et, par la seule vertu de la logique, cette harmonie, de proche en proche, se communiquera aux autres. La vraie philosophie une fois fondée, le reste ne sera plus qu'une question de temps. Il suffira donc d'examiner les opinions et les croyances actuellement existantes dans un esprit, et de rechercher quelles conditions seraient nécessaires pour y substituer l'harmonie à l'anarchie, en un mot, pour y réaliser une 1 parjaite cohérence logique.
LE PROBLÈME PHILOSOPHIQUE 3ï
De même que Descartes, pour mettre toutes ses connaissances à l'épreuve de son doute, n'a eu besoin que d'examiner de quelle source elles lui étaient venues, ainsi Comte, pour vérifier la compatibilité logique de ses opinions, se contentera de considérer les méthodes qui les lui ont fournies. S'il découvre des méthodes qui tendent à s'exclure réciproquement, il aura trouvé la cause du désordre mental d'où naissent les maux dont la société actuelle est affligée. Il aura trouvé en même temps le remède, qui consistera à faire disparaître la contradiction. Car la pensée humaine est de telle nature, que sa première exigence est l'unité. L'entendement est spontanément systématique. Il ne peut se satisfaire d'opinions simplement juxtaposées dans l'esprit, mais logiquement inconciliables. En effet, la contradiction, même ignorée, ne laisse pas de se faire sentir. Chacune de nos opinions implique, que nous le sachions ou non, un ensemble d'opinions connexes obtenues par la même méthode qu'elles ; et cet ensemble lui-même fait partie d'un tout plus considérable, lequel s'achève enfin dans une conception totale du monde de l'expérience.
Or Comte discerne en lui-même, comme en ses contemporains, deux méthodes générales, deux « modes de penser », qui ne peuvent coexister sans contradiction, bien que d'ailleurs aucun des deux, jusqu'à présent, ne l'ait emporté tout à fait sur l'autre. Au sujet de plusieurs catégories de phénomènes, il pense en savant formé à l'école de Hobbes, de Galilée, de Descaiies et de leurs successeurs. Il ne songe plus à les expliquer par des causes. Il se tient pour satisfait quand, au moyen de l'observation ou de la déduction, il est par-
venu à en connaître les lois. Car la connaissance de ces lois lui permet, dans certains cas, d'intervenir dans les phénomènes, et de substituer à l'ordre naturel un ordre artificiel mieux accommodé à ses besoins. C'est ainsi que les phénomènes mécaniques, astronomiques, physiques, chimiques, et même biologiques, sont aujourd'hui pour, lui des objets de science relative et positive.
Mais, dès qu'il s'agit des faits qui ont leur origine dans la conscience de l'homme, ou qui se rapportent à la vie sociale et à l'histoire, une tendance opposée devient prédominante. Au lieu de rechercher uniquement les lois des phénomènes, l'esprit prétend à les expliquer. Il veut en atteindre l'essence et la cause. Il spécule sur l'âme humaine, sur le rapport de cette âme avec lès autres réalités de l'univers, sur la fin que la société doit se proposer, sur le meilleur gouvernement possible, sur le contrat social, etc. Toutes questions qui procèdent du mode dépenser « métaphysique. » Ce mode est formellement incompatible avec le précédent. Nous voyons cependant que tous les deux subsistent aujourd'hui dans les esprits.
La dynamique sociale établira comment ce fait a dû se produire. Mais, quelles qu'en soient les raisons historiques, la réalité n'en est que trop évidente. L'esprit humain ne sait aujourd'hui ni s'attacher tout à fait, ni renoncer tout à fait, à l'un ou à l'autre de ces deux modes de penser. Sans doute il sent bien que les conquêtes de la science positive sont « irrévocables. » Gomment reviendrait-il, par exemple, à une explication métaphysique ou théologique des phénomènes astronomiques et physiques? xMais, d'autre part, les concep-
tions métaphysiques et théologiques ne lui semblent pas moins indispensables. 11 ne croit pas pouvoir s'en passer. Et cela est naturel. Car, pour satisfaire le besoin d'unité, qui est son exigence suprême, l'esprit humain réclame une conception d'ensemble embrassant tous les ordres de phénomènes, ce que Kant appelait une totalisation de l'expérience, en un mot une «philosophie. »
Or, jusqu'à présent, le mode de penser positif n'a pas prouvé qu'il fût en mesure de répondre à cette exigence . Il n'a encore produi t que des sciences particulières . La science positive a été « spéciale v et fragmentaire, toujours attachée à l'investigation d'un groupe plus ou moins restreint de phénomènes. Avec une prudence louable, et qui a fait sa force, elle s'est appliquée uniquement à ses travaux d'analyse et de synthèse partielle. Elle ne s'est jamais hasardée à une synthèse de tout le réel qui nous est donné. Seules, jusqu'ici, les théologies et les métaphysiques ont tenté cet effort. Cet office est, encore aujourd'hui, leur principale raison d'être. Car il faut qu'il soit rempli. L'esprit humain se porte, d'un mouvement spontané et nécessaire, au point de vue de l'un et de l'universel. Plutôt que de laisser sans réponse les problèmes philosophiques, il resterait indéfiniment attaché aux solutions, d'ailleurs chimériques, que lui offrent les théologies et les métaphysiques. Bref, dans Tétat présent des choses, l'esprit positif est (( réel », mais « spécial. » L'esprit théologico-rnétaphysique est « universel », mais « fictif. » Nous ne pouvons sacrifier ni la « réalité » de la science, ni <x l'universalité » de la philosophie. Comment sortir de cette difficulté P
Trois solutions seulement sont concevables : LéYY-Bnrnr.. — Atig. Comte. 3
i° Trouver une conciliation qui fasse coexister sans contradiction les deux modes de penser ;
2° Rétablir l'unité en rendant la méthode théologicométaphysique universelle ;
3° Rétablir l'unité en rendant la méthode positive universelle.
La première solution semble d'abord la plus acceptable. Pourquoi l'investigation positive des divers ordres de phénomènes naturels ne se concilierait-elle pas avec une conception métaphysique ou théologique de l'univers P Rien n'empêche de se représenter les phénomènes comme régis par des lois invariables, et de chercher en même temps, par une autre méthode, la raison qui rend intelligible la nature en générai. La science positive, affranchie enfin de la théologie et de la métaphysique, leur assurerait l'indépendance qu'elle revendique pour elle-même. Ainsi se délimiteraient, avec une précision croissante, d'une part, le domaine propre de la science positive, de l'autre, celui de la spéculation qui dépasse l'expérience.
Cette conciliation, dit Comte, a pu paraître longtemps légitime, parce qu'elle a été longtemps indispensable. Jusqu'à présent, les théologies et les métaphysiques ont été les seules conceptions d'ensemble du monde que l'esprit humain ait formées. Elles ont rempli une fonction nécessaire. Même, sans elles, la science positive n'aurait pas pu naître, ni se développer. Mais, comme elle est leur héritière, elle est aussi leur ennemie. Son progrès entraîne nécessairement leur décadence.
L'histoire parallèle des dogmes religieux et métaphysiques d'une part, et du savoir positif, d'autre part, montre que la conciliation entre eux n'est jamais durable.
Non que l'antagonisme des deux modes de penser se résolve par une lutte dialectique suprême, où les dogmes théologiques et métaphysiques auraient le dessous. Ce n'est pas ainsi que les dogmes finissent. Us disparaissent, selon l'expression frappante de Comte, par désuétude, comme les méthodes hors d'emploi. Et, de fait, n'ontils pas été comme des méthodes pour l'esprit humain, qui voulait embrasser l'ensemble des choses d'une vue unique, avant de les avoir assez étudiées ? La connaissance du réel, que la raison ne pouvait lui donner que très tardive, et très modeste, toute relative, après le patient travail des sciences, l'homme l'a demandée de prime abord, et absolue, à l'imagination. Mais peu à peu, à mesure qu'il a avancé dans l'étude positive des phénomènes, il a quitté les « explications » théologiques et métaphysiques. Sans renoncer tout à fait à la recherche des causes, il a pris l'habitude de les reléguer dans des régions de plus en plus lointaines. Déjà, en ce qui concerne les phénomènes dont l'idée est devenue tout à fait positive, nous nous passons fort bien de supposer des causes. Il nous suffit de nous représenter ces phénomènes comme soumis à des lois. Quand tous les phénomènes de tous les ordres seront habituellement conçus comme ceux-là, quand l'idée de leurs lois nous sera devenue, quels qu'ils soient, également familière, le mode de penser métaphysique aura disparu.
Ed un mot, dès que la science tout entière sera posi-
tive, la philosophie le sera nécessairement aussi. Car nous ne disposons que d'un point de vue sur les choses. Toute notre connaissance réelle porte sur les phénomènes et leurs lois. Si donc, considérés un à un, tous les ordres de phénomènes sont conçus selon le mode de penser positif, comment pourrait-il se faire que considérés ensemble, et dans leur totalité, ils fussent conçus selon un mode de penser tout différent et même opposé ?
En fait, la coexistence de ces deux modes de penser dure tant que l'esprit positif n'est pas arrivé à son expansion complète, tant qu'une partie plus ou moins considérable des phénomènes naturels est encore expliquée par leur essence, leur cause ou leur fin. Mais elle ne peut se prolonger indéfiniment. Plus l'esprit positif fait de progrès, plus la conception théologico-métaphysique du monde perd de terrain. Il devient évident dès à présent qu'il faut opter. L'unité de l'entendement, la parjaite cohérence logique sont à ce prix.
La conciliation écartée, l'alternative se pose de penser uniquement, ou pas du tout, selon le mode positif. Les traditionnalistes, et surtout Joseph de Maistre, ont bien vu cet aspect du problème. Comle leur en fait un grand mérite. De Maistre n'admet de salut pour notre société que dans un retour complet au mode de penser théologique. Il attaque donc à sa source même, ou, pour mieux dire, dans ses sources multiples, l'esprit de la philosophie moderne. Il n'épargne pas plus Locke que les philosophes du xvnr9 siècle issus de lui, pas plus Bacon que Locke, pas plus les promoteurs de la Réforme que Bacon. Il a compris que le xvm8 siècle était comme une vaste conclusion dont le
xvie et le xviie auraient été les prémisses, et que «e grand syllogisme destructeur avait ses origines dans un travail de décomposition qui a commencé dès le xive siècle. Il est donc tout à fait conséquent avec luimême, quand il essaye de combattre cette œuvre diabolique, et de ramener l'Europe à l'état mental et religieux où elle fut au moyen âge. Le rétablissement du pouvoir spirituel du pape mettrait fin à l'anarchie mentale et morale. La doctrine catholique rendrait aux esprits l'unité, qui est leur suprême besoin.
Cette solution satisfait, idéalement, aux termes du problème. Mais, en fait, elle est impraticable. Le cours de l'histoire ne se remonte pas. Pour soumettre de nouveau les esprits au pouvoir spirituel qu'ils acceptaient de plein gré au moyen âge, il faudrait aussi reconstituer l'ensemble des conditions où ils vivaient alors. Comment effacer de l'histoire la découverte de l'Amérique, l'invention de l'imprimerie, et tant d'autres grands faits sociaux ? Comment feindre que Copernic, Képler, Galilée, Descartes, Newton, et tous les promoteurs de la science positive n'aient pas existé? Et quand, par impossible, on parviendrait à restaurer l'unité mentale et morale de la société chrétienne du moyen âge, comment empêcher les lois naturelles, qui en ont amené une première fois la décomposition, de produire une seconde fois le même résultat ?
On est donc nécessairement conduit à la troisième et dernière solution. Puisque la conciliation est impossible entre le mode de penser positif et l'autre ; puisque l'empire exclusif du mode de penser théologico-métaphysique est hors de question ; puisqu' enfin il faut à l'esprit humain une philosophie, il reste que cette phi-
losophie naisse du mode de penser positif lui-même. Rien n'empêche, a priori, crue cette solution ne se réalise. Car les dernières positions de l'esprit théologicométaphysique ne sont sans doute pas inexpugnables. Cet esprit, « fictif » par essence, ne pouvait devenir « réel. )) Mais l'esprit positif n'est « spécial » que par accident. Il peut fort bien acquérir l'universalité qui lui manque. Une philosophie nouvelle serait alors fondée, et le problème de la parjaite cohérence logique > résolu.
Toute la difficulté revient donc à « universaliser » le mode de penser positif. Il faut, pour cela, l'étendre aux phénomènes qui sont encore habituellement conçus selon le mode théologico-métaphysique, c'est-à-dire aux phénomènes moraux et sociaux. Ce sera la découverte capitale de Comte. Il va fonder la « physique sociale. » Par là, il enlèvera à la théologie et à la métaphysique leur dernière raison d'être. Il rendra possible le passage de la science positive à une philosophie également positive. Ainsi sera réalisée « l'unité de l'entendement », et cette harmonie mentale aura pour conséquence l'harmonie morale et religieuse de l'humanité.