CHAPITRE II
La loi des trois états.
Dans le système de Comte, la constitution de la sociologie peut être considérée à la fois comme un point d'arrivée et comme un point de départ. On y voit la méthode positive conquérir l'ordre des phénomènes les plus élevés, les plus « nobles », les plus compliqués : en ce sens, la sociologie est le terme de l'ascension de l'esprit positif. Il atteint ainsi au faîte de la hiérarchie des sciences, et il les régit toutes désormais. D'autre part, la philosophie positive, devenue dès lors possible, partira de ce point pour établir les principes de la morale et de la politique.
« Par la fondation de la sociologie, dit Comte au commencement du Cours, la philosophie positive acquerra le caractère d'universalité qui lui manque encore, et deviendra par là capable de se substituer à la philogophie théologique et métaphysique, dont cette universalité est aujourd'hui la seule propriété réelle1. » Et à la fin du Cours, il conclut : « La création de la sociologie vient aujourd'hui constituer l'unité fondamentale dans le système entier de la philosophie moderne2. »
Cette création, d'où le reste dépendait, date du jour
i. Cours de philosophie positive, I, 19 (5e édition, Paris, 189a). a. Cours, VI, 786.
où Comte découvrit la ioi dite des trois états. Car, cette loi une fois établie, la « physique sociale » cesse d'être une simple conception philosophique, pour devenir une science positive. Cette loi avait été pressentie, et même déjà formulée, dès le xviii8 siècle, par Turgot, puis par Condorcet, et par le D'Burdin. Comte s'en attribue cependant la découverte. Comme il est, en général, fort exact à rendre justice à ses » précurseurs », il faut admettre que, selon lui, aucun d'entre eux n'avait aperçu la portée scientifique de cette loi. Autre chose est, en eiïet, de la dégager simplement des faits, autre chose d'en comprendre l'importance capitale, et d'y reconnaître la loi fondamentale qui domine l'ensemble de l'évolution de l'humanité.
Voici comment Comte l'énonce, dans le Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société (1822) : t
« Par la nature même de l'esprit humain, chaque branche de nos connaissances est nécessairement assujettie dans sa marche à passer successivement par trois états théoriques différents : l'état théologique ou fictif, l'état métaphysique ou abstrait, enfin l'état scientifique ou positif1. »
Dans la première leçon du Cours de philosophie positive, après avoir reproduit cet énoncé, Comte ajoute : « En d'autres termes, l'esprit humain, par sa nature, emploie successivement dans chacune de ses recherches trois méthodes de philosopher dont le caractère est essentiellement différent, et même opposé : d'abord, la méthode théologique, ensuite, la méthode métaphysi-
î. Pol. pos., IV, appendice, p. 77.
que, et enfin, la méthode positive. De là trois sortes de philo sophies, ou de systèmes généraux de conceptions sur l'ensemble des phénomènes, qui s'excluent mutuellement. La première est le point de départ nécessaire de l'intelligence humaine, la troisième, son état fixe et définitif ; la seconde est uniquement destinée à servir de transition1. »
Les mots de théologie et de métaphysique sont pris ici dans une acception très particulière, et strictement définie.
Comte appelle théologie un système général de conceptions sur l'ensemble des phénomènes, qui explique l'apparition de ces phénomènes par la volonté de dieux. Il n'a pas en vue la spéculation théologique telle qu'on l'entend d'ordinaire, comme science rationnelle ou sacrée. Il ne songe pas le moins du monde à une étude de la vérité révélée. Il ne désigne sous ce nom qu'une interprétation des phénomènes de la nature au moyen de causes surnaturelles et arbitraires. Théologique, c'est-à-dire, fictif. Ailleurs Comte appelle ce mode d'explication « imaginaire », ou « mythologique. » C'est en ce sens qu'il a pu demander si chacun de nous ne se souvenait pas d'avoir été, quant à ses notions les plus importantes, théologien dans son enfance, métaphysicien dans sa jeunesse, et physicien dans sa virilité2? Comte ne fait pas allusion à la tradition religieuse que l'enfant reçoit de ses parents, mais bien à la tendance spontanée qui lui fait d'abord expliquer les phénomènes naturels par des volontés, et non par des