Cours, III
LES SCIENCES Dl MONDE INORGANIQUE I§5
réelle de la nature. Ce sera un artifice fondamental de la chimie, comme l'hypothèse de l'inertie en mécanique, comme celle des atomes en physique. Il servira à « simplifier nos conceptions élémentaires » en chimie. En y recourant, nous n'outrepassons pas « le genre spécial de liberté » dont notre intelligence peut user dans l'institution de la science \
L'emploi de cette hypothèse permettrait de donner à la chimie un « beau » caractère d'unité et de rationalité, qui lui manque aujourd'hui. Comte, il est vrai, a constaté lui-même que, proposée par lui en i838, cette hypothèse, en i85i, n'avait encore « rien produit. » Mais il s'explique cette stérilité par l'esprit métaphysique, dont les chimistes ne sont pas assez affranchis.
Nous pouvons maintenant embrasser d'un coup d'œil les rapports des sciences du monde inorganique, (en y comprenant l'astronomie), avec l'ensemble de la philosophie positive 2 .
Ces sciences ont contribué de plusieurs façons au progrès de l'esprit positif. En se constituant, elles ont permis et préparé la formation des sciences plus complexes, de la biologie et de la sociologie. En outre, leur développement a porté un coup mortel à la philosophie théologique et métaphysique. Elles ont familiarisé les esprits avec l'idée de loi naturelle. Cette idée n'était pas aussi bien mise en lumière par les mathématiques, à cause de leur caractère presque pure-
I Cours, III, 87-8.
a. Pol. pos., I; 55i.
Lévy-Bruhl. — Aug. Comte. . x%
ig4 LA PHILOSOPHIE D'AUGUSTE COMTE
ment abstrait, et du rôle imperceptible que l'observation y joue. Elle apparaît, au contraire, comme le ressort essentiel de l'astronomie, de la physique, de la chimie. Tout l'effort de ces sciences tend à découvrir des relations invariables entre des phénomènes donnés dans l'expérience.
La philosophie théologique est Y « explication » que l'esprit humain se donne d'abord de la nature. Pour qu'il y renonce, il faut qu'une évidence contraire l'y oblige : s'il voit, par exemple, que les phénomènes peuvent être prédits avec une exactitude parfaite, toujours confirmée par l'expérience ; ou s'il s'aperçoit que l'homme peut les modifier à coup sûr, dans des conditions déterminées. L'astronomie offre un exemple du premier cas. Elle étudie des phénomènes qui sont, il est vrai, soustraits à notre action. Mais, en revanche, elle les prédit avec une sûreté dont l'effet a été infaillible à la longue. C'est l'astronomie qui a le plus fait pour discréditer la doctrine religieuse et philosophique des causes finales *. Elle n'a pas seulement prouvé que l'univers n'était pas disposé en vue de l'homme. Elle a rendu sensibles les imperfections de notre système solaire. Elle a contribué, plus que toute autre science, à déshabituer l'esprit de chercher le mode de production des phénomènes.
La physique est loin de permettre une prévision rationnelle comparable à celle que pratique l'astronomie. Mais, par compensation, elle montre comment la connaissance des lois donne le pouvoir de faire varier à coup sûr les phénomènes. Cette seconde voie ne conduit
i. Cours, II, a4-a6.
LES SCIENCES DU MONDE INORGANIQUE J.g5
pas moins sûrement que la première à la conception positive de la nature. Franklin, par exemple, a détruit, dans les intelligences même les moins cultivées, la théorie religieuse du tonnerre. La découverte du moyen de diriger la foudre a donc eu le même effet, sous une autre forme, que la prévision exacte des retours des comètes1.
D'autre part, les sciences du monde inorganique fournissent à la méthode positive générale quelques-uns de ses procédés les plus puissants. L'astronomie y introduit l'observation et l'hypothèse, la physique y ajoute l'expérimentation, la chimie, l'art des nomenclatures. La méthode inductive, qui est virtuellement tout entière dans la simple observation scientifique, s'enrichit cependant et se développe, à mesure qu'il s'agit de phénomènes plus compliqués.
Mais, réciproquement, la philosophie positive exerce sur ces sciences une action considérable. Elle ne prétend à rien de moins qu'à les diriger et à les « régénérer. » Les voyant de haut, et d'ensemble, elle remédie aux inconvénients qui naissent de leur spécialité. Elle fixe les justes limites de chacune d'elles. Elle délivre la physique du «joug algébrique », et protège l'indépendance des chimistes contre les empiétements des physiciens. Elle met à la disposition de chaque science particulière la totalité de la méthode positive. Par exemple, elle dirige l'emploi de l'hypothèse en physique par la théorie tirée de l'usage qui en est fait en astronomie; elle étend à la chimie, pour les classifications, l'usage de la méthode comparative propre à la biologie,
i. Cours, TI, 33r.
If)6 LA. PHILOSOPHIE D'AUGUSTE COMTE
Quand la constitution intégrale et définitive du système philosophique des modernes aura, plus tard, organisé les relations interscientifiques, on s'expliquera à peine, si ce n'est du point de vue de l'histoire, que l'étude de la nature ait jamais été autrement conçue et dirigée1.
A l'intérieur de chaque science, la philosophie positive organise le travail, et met fin à « l'anarchie. » Elle fait le départ des recherches « oiseuses », et de celles qu'il faut poursuivre. Elle évite la déperdition des efforts, et elle prévient les écarts. Nous avons vu dans quelles limites Comte, au nom de la philosophie, veut restreindre l'astronomie. Il n'aperçoit pas le moyen de réunir les diverses branches de la physique ; mais il prétend substituer à la chimie fragmentaire et dispersée de son temps une science une et systématique, qui abandonnera les recherches de détail sans intérêt pour l'humanité. « La presque totalité de ces innombrables composés ne méritera finalement aucune attention scientifique. Quelques séries bien choisies pourront même suffire aux besoins logiques de la chimie, pour la découverte des lois abstraites propres à chaque ordre de composition2. »
Enfin, la philosophie positive fait disparaître des sciences de la nature inorganique les derniers restes de l'esprit théologique et métaphysique. Déjà elle a montré que les mathématiques ne sont pas des sciences plus absolues que les autres, et qu'elles ont leur origine dans l'expérience. En physique et en chimie, elle proscrit les hypothèses qui, d'une façon plus ou moins avouée, tendent à nous faire concevoir l'essence ou le
i. Cours, III, 75.
a. Pol. pos., 1, 56i.
mode de production des phénomènes. C'est ainsi qu'elle exige une physique débarrassée des éthers et des fluides, et une chimie toute rationnelle, qui renoncera aux affinités.
Comte n'a donc pas un respect superstitieux pour les sciences dans l'état où elles se présentent a lui. Il entend, au contraire, qu'elles se soumettent à de profondes modifications, et qu'elles s'efforcent vers une forme idéale que la philosophie leur prescrit. Il appelle cette forme « positive. » En fait, elle est cartésienne.