CHAPITRE IV
La biologie.
Le passage du monde inorganique au monde de la vie marque un point critique dans la philosophie naturelle. L'astronomie, la physique et la chimie figuraient des échelons successifs d'une même série. Si chaque ordre de phénomènes présentait quelque chose d'irréductible aux ordres antérieurs, tous ces phénomènes n'en restaient pas moins, en un certain sens, homogènes. Descartes a pu, sans témérité, concevoir que toute la physique prendrait un jour la forme mathématique, comme l'astronomie. Et plus d'un savant considère aujourd'hui comme provisoire la distinction de la physique et de la chimie.
Mais, dès que la vie apparaît, nous entrons dans un monde nouveau. L' ((enrichissement du réel », à ce degré, est tout d'un coup si considérable, que nous avons peine à admettre l'homogénéité de ces phénomènes avec les précédents. Comte recueille ici le bénéfice de sa prudence. Sa philosophie s'est gardée de réduire toute science à un type unique. Elle se contente de l'unité de méthode et de l'homogénéité de doctrine. Elle exige seulement que chaque science se borne à rechercher les lois des phénomènes. Quant à la façon
dont cette recherche sera faite, elle est évidemment subordonnée à la nature des phénomènes en question. Or, les phénomènes biologiques présentent un ensemble de caractères qui leur sont propres. La science positive qui les étudie a pour première obligation d'en respecter l'originalité.
Comte se sépare donc de Descartes, qui concevait la biologie comme un prolongement de la physique. Il aune tout autre idée de cette science. Elle s'oppose, en un sens, à l'ensemble des sciences du monde inorganique. De là un double effort. D'un côté, Comte veut maintenir la continuité de la série encyclopédique des sciences : il montre alors la biologie faisant suite immédiatement à la chimie, et soutenant les rapports les plus étroits avec l'astronomie et la physique. De l'autre, il fait ressortir le caractère irréductible des phénomènes vitaux, et la modification que doit subir la méthode positive dès qu'elle s'y applique. Souvent il fait songer, malgré la différence extrême des points de vue et des doctrines, à ces passages difficiles et profonds de la Critique du Jugement, où Kant a montré que, sans l'hypothèse d'une finalité interne, (bien que cette hypothèse soit elle-même obscure), les phénomènes qui ont heu dans l'être vivant restent inintelligibles.
Avec la biologie, dit Comte, apparaissent nécessairement les idées de consensus, de hiérarchie, de milieu, de conditions d'existence, de rapport de l'état statique à l'état dynamique, d'organe et de fonction1. En un mot, un phénomène biologique, pris isolément, n'a pas de sens. A la rigueur, il n'existe même pas. Il ne