‹ La philosophie d'Auguste ComteChapitre 71 sur 161 · Cours, VI · texte numérisé non relu

Cours, VI

se comprend que par ses rapports avec les autres phénomènes qui ont lieu dans l'être vivant, phénomènes qui retentissent sur lui en même temps qu'il retentit sur eux. Ici, à l'inverse de ce qui se passe dans le monde inorganique, les parties ne sont intelligibles que par l'idée du tout. Sans doute, il existe dans le monde inorganique une certaine solidarité des phénomènes, qui permet d'y considérer des ensembles. Mais la solidarité des phénomènes biologiques est bien plus intime. Car, sans elle, nous ne pouvons nous les représenter, tandis que dans le cas des phénomènes du monde inorganique, cette abstraction n'a rien d'impossible.

Dès lors, la méthode positive devra s'adapter aux caractères propres des phénomènes biologiques. Elle n'exige pas toujours, comme on l'a dit à tort, que l'on aille du simple au composé. Elle demande seulement que l'on aille du connu à l'inconnu. Dans les sciences du monde inorganique, il est vrai, on procède du cas le moins composé aux cas plus composés; on commence par l'étude des phénomènes séparés les uns des autres. Mais les êtres vivants, au contraire, nous sont d'autant mieux connus qu'ils sont plus complexes. L'idée d'animal est plus claire pour nous que celle de végétal. L'idée des animaux supérieurs est plus claire que celle des animaux inférieurs. L'homme enfin est pour nous la principale unité biologique, et c'est d'elle que part la spéculation dans cette science.

La méthode positive subit donc, à partir de la biologie, une véritable inversion. Dans les sciences précédentes, le dernier degré de composition nous reste interdit : nous n'arrivons jamais à totaliser l'ensemble du monde inorganique en une synthèse unique. En

biologie, au contraire, les ensembles nous sont donnés, mais c'est le dernier degré de simplicité qui nous échappe. Il faut donc partir de ces ensembles. La biologie doit prendre un caractère synthétique. L'analyse des phénomènes y sera aussi minutieuse que possible ; mais les opérations analytiques seront toujours plus ou moins directement subordonnées à l'idée directrice du consensus vital 1 .

Comme les autres sciences fondamentales, la biologie doit être abstraite, c'est-à-dire porter non sur les êtres, mais sur les phénomènes. Elle se distingue donc de la zoologie et de la botanique, qui sont des sciences concrètes. Elle se définit, dans sa plus grande généralité, par la correspondance constante du point de vue anatomique et du point de vue physiologique. Elle a pour objet de les rattacher constamment l'un à l'autre. Ces deux points de vue sont, à vrai dire, les deux aspects d'un problème unique. C'est pour des raisons historiques que ces deux sciences ont paru, pendant quelque temps, se développer indépendamment l'une de l'autre. La physiologie demeurait attachée à la méthode métaphysique , c'est-à-dire, à des hypothèses invérifiables et à des principes qui dépassaient l'expérience, alors que les anatomistes employaient déjà la méthode positive. Mais, aujourd'hui que les deux sciences sont également positives, « leur opposition se ramène à celle du point de vue statique et du point de vue dynamique 2. »

i. Cours, IV, 286-7.

a. Cours, III, 238-9.

Un autre élément qui doit entrer dans la définition la plus générale de la biologie, bien qu'on l'ait parfois négligé, est la considération du milieu. Le rapport entre l'organisme et son milieu n'est pas moins essentiel à la vie que le rapport de l'organe à la fonction. La vie suppose, non seulement que l'être soit organisé d'une certaine manière, mais aussi qu'un certain nombre de circonstances extérieures entretiennent cette organisation, et soient compatibles avec son activité. Les êtres vivants sont ainsi dans la dépendance de leur milieu. Même cette dépendance croît à mesure qu'on s'élève dans la série organique. Le système des conditions d'existence devient d'autant plus compliqué que les fonctions se développent et se diversifient davantage. Les organismes inférieurs sont assujettis à des conditions extérieures moins nombreuses ; mais il suffit, dit Comte, d'une petite variation de l'une de ces conditions pour les faire périr. Les organismes supérieurs résistent mieux à une variation de ce genre. Mais, en revanche, le nombre des conditions dont ils dépendent est beaucoup plus grand. L'étude des milieux dans leurs rapports avec les organismes, étude à peine ébauchée, réserve sans doute à l'avenir bien des découvertes 1 . Il y a là un ordre de problèmes dont Lamarck a sans doute suggéré l'idée à Comte, et sur lesquels s'exercera le génie de Darwin.

Bichat a donc eu tort de dire, dans sa célèbre définition de la vie, qu'elle est (( l'ensemble des forces qui résistent à la mort. » L'antagonisme radical entre la nature inorganique et la nature vivante est une idée

i. Cours, III, /jqo-5io.

incomplète, et partant, fausse. En effet si, comme le supposait Bichat, tout ce qui entoure les corps vivants tendait à les détruire, leur existence deviendrait inintelligible 1 . Où pourraient-ils trouver la force de résister, même pour peu de temps, à une pression si formidable? A.u contraire, la vie a pour condition fondamentale une certaine « harmonie » entre l'organisme et le milieu où il est placé. La preuve en est fournie à chaque pas par l'expérience.

Cela posé, quel sera le problème le plus général de la science de la vie? Au point de vue anatomique, dit Comte, tous les organismes possibles, toutes les parties quelconques de chaque organisme, et tous les divers états de chacun présentent nécessairement un fonds commun de structure et de composition, d'où sont sortis, par voie de différentiation progressive, les tissus, organes et appareils. De même, au point de vue physiologique, tous les êtres vivants, depuis le végétal jusqu'à l'homme, considérés dans tous les actes et à toutes les époques de leur existence, ont nécessairement un fonds commun d'activité vitale, d'où proviennent, par voie de différentiation progressive, les innombrables phénomènes de nutrition, sécrétion, etc. Or, à ces deux points de vue, ce que les cas offrent de semblable est plus important que ce qui les distingue , puisque les phénomènes les plus généraux dominent ceux qui le sont moins. Il s'agit donc de dégager le phénomène physiologique élémentaire et la structure anatomique qui y correspond, de fixer leur rapport, et d'en déduire, avec l'aide de l'expérience vérificatrice, les

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