‹ La philosophie d'Auguste ComteChapitre 77 sur 161 · Cours, 111, 45a · texte numérisé non relu

Cours, 111, 45a

est naturellement liée à la science de son temps. Elle se rattache surtout aux travaux de Bichat e t de Blain ville . Là encore, il s'efforce de poser les problèmes sous la forme la plus générale possible. L'anatomie doit commencer par l'étude des tissus, pour s'élever ensuite aux composés de plusieurs tissus, c'est-à-dire aux organes, et aux composés de plusieurs organes, c'est-à-dire aux appareils. Mais l'analyse ne doit pas s'attaquer au tissu lui-même. Tenter le passage de cette notion à celle de molécule, c'est sortir de la philosophie organique pour entrer dans la philosophie inorganique. Le tissu correspond, pour la biologie, à ce que la molécule est pour la physique. Telle était du moins la doctrine du Cours de philosophie positive. Plus tard, dans la Politique positive, Comte, instruit par les travaux de Schwann, admet que l'élément anatomique est la cellule.

Tissu ou cellule, il doit y avoir un élément anatomique fondamental. L'existence simultanée de plusieurs éléments indépendants les uns des autres altérerait beaucoup « l'admirable unité du monde organique», et par suite la perfection de la science biologique. La vie est toujours essentiellement la même. A cette considération dynamique doit donc correspondre, dans l'ordre statique, celle d'un fonds commun et invariable d'organisation primordiale, produisant successivement, par des modifications de plus en plus profondes, les divers éléments anatomiques spéciaux.

Pareillement, la physiologie ne sera tout à fait organisée que lorsqu'elle étudiera les fonctions, (au moins les fonctions organiques), dans toute l'échelle des vivants, depuis le végétal jusqu'à l'homme. Cette conception d'une physiologie générale amène Comte à insister, comme le

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fera plus tard Claude Bernard, sur les phénomènes de la vie communs aux végétaux et aux animaux. Les uns s'étudient mieux sur le végétal, les autres sur ranimai. Mais, végétal ou animal, tout organisme présente toujours deux fonctions fondamentales : i° l'absorption de matériaux nutritifs empruntés au milieu, (assimilation de ces matériaux, et enfin nutrition); 2° le rejet à l'extérieur des molécules désassimilées. Toutefois, les végétaux sont les seuls êtres organisés qui vivent directement aux dépens du milieu inorganique1.

Comte adopte sans réserve la distinction établie par Bicbat entre les fonctions de la vie organique et celles de la vie animale. Il en conclut d'abord, en vertu de la corrélation du point de vue dynamique et du point de vue statique, qu'à ces fonctions distinctes correspondent des tissus distincts. Puis, il approfondit la différence des deux sortes de fonctions. Les phénomènes de la vie organique ne constituent, à vrai dire, qu'un ordre spécial de composition et de décomposition. Ils tiennent de très près à la chimie, et peuvent servir de transition entre le monde inorganique et le monde vivant2. Au contraire, les phénomènes de la vie animale (irritabilité, sensibilité), n'offrent point d'analogie avec les phénomènes du monde inorganique. On pourrait presque croire que la coupure s'établit, d'après Comte, non pas entre les phénomènes chimiques et les phénomènes biologiques, mais entre la vie organique et la vie animale, les phénomènes de la première se ramenant à des phénomènes physico-chimiques, et ceux de la seconde présentant des caractères tout différents.

i. Cours, III, 52()-3i ; Pol. nos., I, 594. 3. Cours, III, 553 6.

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Telle n'est pas, cependant, la pensée de Comte. Sans doute, considérés un à un, les phénomènes de la vie organique, (absorption, circulation, exhalation, etc.) sont bien des phénomènes physico-chimiques. Mais, ce qui fait leur caractère biologique irréductible, c'est que, en réalité, il est impossible de les considérer isolément : c'est qu'il faut, pour les comprendre, se placer d'abord au point de vue de l'ensemble, et faire appel au consensus organique, en un mot à ce que Claude Bernard appellera « l'idée directrice. »

Dans l'étude des fonctions organiques, on commencera par l'extrémité inférieure de la série des êtres vivants, c'est-à-dire par les végétaux les plus rudimentaires. C'est là qu'on saisira les phénomènes sous leur forme la plus simple. On suivra ensuite leur complication croissante. Pour les fonctions animales, il convient au contraire de commencer par l'homme , « le seul être où un tel ordre de phénomènes soit jamais immédiatement intelligible. » A ce point de vue, l'homme est l'unité biologique par excellence. Dès qu'il s'agit des caractères de l'animalité, nous devons partir de l'homme et voir comment ils se dégradent peu à peu, plutôt que de partir de l'éponge, et de chercher comment ils se développent. La vie animale de l'homme nous aide à comprendre celle de l'éponge ; mais la réciproque n'est pas vraie1. Au reste, les phénomènes de la vie organique, étant les plus généraux, sont aussi les plus fondamentaux. Les fonctions de la vie animale servent d'abord aux besoins de la vie organique, en la perfectionnant. C'est en l'homme seulement que la vie végéta-

i. Cours, III, 38o-i.

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tive se subordonne à la vie de relation : encore faut-il pour cela qu'il ait atteint un haut degré de civilisation1.

Il n'est pas surprenant que la biologie, plus encore que la physique et la chimie, garde des traces de l'esprit métaphysique. Telle est, par exemple, l'hypothèse de la génération spontanée. La philosophie positive reconnaît que chaque être vivant émane toujours d'un autre semblable. Cela n'est pas établi a priori, mais résulte d'une « immense induction2. » Omne vivum ex vivo. Les efforts pour expliquer comment le tissu générateur serait formé lui-même par des sortes de monades organiques, (allusion à certaines théories issues de la philosophie de Schelling), ne peuvent qu'échouer. Nous ne; saurions jamais rattacher le monde organique au monde inorganique que par les lois fondamentales propres aux phénomènes généraux qui leur sont communs. Les spéculations positives en anatomie et en physiologie forment un système circonscrit, dans l'intérieur duquel on doit établir la plus parfaite unité, mais qui doit demeurer toujours séparé de l'ensemble des théories inorganiques3. Nous voyons bien, il est vrai, qu'il n'y a pas de matière vivante par elle-même. La vie n'est pas particulière à certaines substances organisées d'une certaine façon. Elle ne leur appartient jamais que pour un temps : tout organisme dont les molécules ne se

i. Cours, III, 56a-3. a. Pol. pas., I, 5gi.

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