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des produits des facultés humaines, que peut-il rester « sinon une inintelligible logomachie » , où des entités verbales se substituent aux phénomènes réels? Voilà donc l'étude des fonctions les plus difficiles et les plus complexes suspendue en l'air, ne tenant à rien, sans aucun point d'appui dans les sciences plus simples et plus parfaites, « sur lesquelles on prétend au contraire la faire majestueusement régner. »
Rien n'est plus opposé à l'ordre général de la nature, où nous voyons toujours les phénomènes les plus complexes et les plus nobles subordonnés, quant à leurs conditions d'existence, aux plus simples et plus grossiers. De même que les phénomènes biologiques dépendent des inorganiques, de même qu'à l'intérieur de la biologie les phénomènes de la vie animale sont subordonnés à ceux de la vie organique, de même les phénomènes intellectuels et moraux dépendent des autres fonctions biologiques. Outre leurs lois propres, les lois de tous les ordres de phénomènes sous-jacents les régissent aussi. Peut-on les étudier comme si toutes ces lois n'existaient pas ? Libre au métaphysicien de le faire. Le savant, qui observe la méthode positive, procédera tout autrement.
Une méthode défectueuse devait conduire à des résultats faux. Idéologues et psychologues ont été d'accord, malgré les différences de leurs doctrines, pour mettre au premier plan les fonctions intellectuelles, et pour repousser plus loin les fonctions affectives, L! 'esprit est devenu le sujet à peu près exclusif de leurs spéculations. Voyez les titres de leurs grands ouvrages depuis Locke. « Essai sur V Entendement humain. — Les Principes de la connaissance. — De V Origine de
nos idées. — Traité des sensations. — Idéologie, etc. » Les diverses facultés affectives ont été comparativement laissées dans l'ombre. Or, c'est le contraire qu'on aurait dû faire. L'expérience montre que les affections, les passions, les penchants jouent le rôle de beaucoup le plus important dans la vie des animaux et de l'homme même. Loin qu'ils résultent de l'intelligence, leur impulsion, « spontanée et indépendante » , est indispensable au premier éveil, et ensuite au développement, des diverses facultés intellectuelles. « L'homme a été représenté, contre toute évidence, comme un être essentiellement raisonneur, exécutant continuellement à son insu une multitude de calculs imperceptibles, sans presque aucune spontanéité, même dès la plus tendre enfance »
Si l'étude des fonctions psychiques avait été faite sur les animaux en même temps que sur l'homme, cette erreur n'aurait pas duré longtemps. Mais les philosophes y ont été entretenus, au contraire, par des arrièrepensées métaphysiques ou même théologiques. Il fallait que la science des fonctions mentales établît entre l'homme et les animaux une différence non pas seulement de degré, mais de nature. Il fallait encore, par une seconde exigence liée à la première, que l'âme pût être regardée comme immortelle. Il fallait, par suite, que le (( moi » présentât des caractères métaphysiques d'unité, de simplicité et d'identité. Or c'est par la pensée que l'homme se distingue le plus des animaux. C'est donc à la pensée qu'on a emprunté les caractères attribués à l'âme ou au « moi. »
f. Cours, III, Ci8-ig.
LérT-BauHL. — Aug. Comte.
22Ô LA PHILOSOPHIE d' AUGUSTE COMTE
Mais le « moi » n'est pas, en fait, l'unité absolue que disent les psychologues éclectiques. Il est le sentiment que l'être vivant supérieur a, à chaque instant, des (( sympathies » et des « synergies » qui se produisent dans l'organisme. Il est l'expression consciente de ce que l'on appelle aujourd'hui la cénesthésie. Loin de faire l'objet d'une aperception directe, comme le prétend Cousin, il est le produit indirect d'une foule de sensations et de sentiments, dont la plupart sont imperceptibles à l'état normal1. C'est surtout par des phénomènes pathologiques, (maladies de la personnalité, dédoublement du moi, aliénation, etc.), que l'attention du savant est attirée sur ce phénomène très complexe. Il est d'ailleurs impossible de regarder le sentiment du moi comme jexclusivement propre à l'homme. Tout donne à croire qu'il existe aussi bien chez les autres animaux supérieurs. En tout cas, il n'y a point de doctrine métaphysique à fonder sur ce sentiment très complexe et très instable. Comte parle ici en successeur de Hume et de Cabanis. Il marque de la façon la plus nette son opposition à la doctrine de Cousin. Celui-ci tire de l'analyse du moi toute la philosophie. Comte n'en tire rien.
Il ne s'arrête pas cependant à montrer la supériorité de la méthode positive, en cette matière, sur la méthode idéologique ou métaphysique. A quoi bon? Le progrès de la science fait justice, à la longue, des méthodes surannées et devenues stériles. Les métaphysiciens ont déjà passé de l'état de « domination » à celui de « protestation2. » Et quand la méthode positive prend pied