‹ La philosophie d'Auguste ComteChapitre 83 sur 161 · I. Cours, TII · texte numérisé non relu

I. Cours, TII

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dans un ordre de phénomènes, il est sans exemple qu'elle ne s'en rende pas maîtresse tôt ou tard.

La psychologie de Comte se rattache à celles de Cabanis et de Gall, sans cependant se confondre avec elles. Il loue Cabanis d'avoir eu, l'un des premiers, une conception positive des phénomènes intellectuels et moraux l. Cabanis s'est proposé de montrer que les phénomènes si nombreux et si divers qui se produisent dans l'être vivant et sentant, agissent et réagissent sans cesse les uns sur les autres. Les phénomènes psychiques n'échappent pas à cette loi. A chaque instant,! par l'intermédiaire du système nerveux, ils subissent l'influence de l'état du corps tout entier, et ils lui font sentir la leur. Cabanis en donne un grand nombre de preuves, empruntées à l'action du sexe, de l'âge, du tempérament, de la maladie, etc. En outre, le rapport des phénomènes psychiques au cerveau est identique à celui qui existe entre une fonction quelconque et son organe, par exemple, entre la digestion et l'estomac. Ce n'est pas être matérialiste, selon Cabanis, que de refuser d'expliquer les fonctions sensibles et intellectuelles au moyen d'un principe spécial. Les causes premières nous échappent toujours. Ici comme ailleurs, le savant s'en tient à l'observation des phénomènes et à la recherche de leurs lois. D'autre part, si la psychologie prétendait partir de l'analyse du moi, elle laisserait de côté beaucoup de phénomènes dont la conscience ne nous

i. Lettres à Valat, p. i34 (8 septembre 1824).

avertit pas, et qui sont cependant psychiques. Remarque féconde, qui sera reprise par Maine de Biran, et dont les psychologues ont tiré, de nosjours, le plus heureux parti.

Cabanis a conçu les faits psychiques d'une façon positive, mais il n'a pas tenté d'en construire la science. C'est Gall, qui, aux yeux de Comte, est le vrai fondateur de la psychologie positive. Quelle que soit la valeur de ses localisations, — Comte ne la croit pas durable, — Gall a eu du moins le mérite de poser le problème comme il devait être posé, etd'en présenter une solution précise. D'ailleurs, Gall ne s'est pas borné à localiser les différentes facultés en différents points du cerveau. Sa doctrine propre est précédée d'une excellente critique dirigée contre la psychologie généralement admise au xvme siècle.

Pour combattre Condillac, Helvétius, et les idéologues, Gall se fonde sur l'expérience, c'est-à-dire sur la physiologie et la pathologie mentales, et aussi sur l'observation des animaux. En fait, chaque individu vient au monde avec des tendances, des prédispositions, des facultés innées. La prétendue égalité naturelle de tous les hommes est une abstraction mal fondée, attendu que leurs penchants et leurs qualités peuvent différer beaucoup. Le paradoxe d'Helvétius, qui attribue l'inégalité morale et intellectuelle des hommes à la toutepuissance de l'éducation et des circonstances, est insoutenable. On ne fait pas à volonté des esprits justes ni des âmes droites. La diversité des organes entraîne la diversité des fonctions; la différence des hommes et des animaux, comme celle des hommes entre eux, tient donc à des différences anatomiques et physiologiques. Le sensualisme absolu de Condillac est ainsi réfuté par

les faits. En outre, si la psychologie n'avance pas, c'est que la distinction des facultés de l'âme, (mémoire, imagination, jugement, etc.), y a été établie arbitrairement, d'un point de vue métaphysique et logique, qui ne correspond point à la spécialité réelle des fonctions.

Gall pose le principe suivant, conclusion dernière de l'expérience, et base fondamentale de sa doctrine sur les fonctions du cerveau1. Les dispositions des propriétés de l'âme et de V esprit sont innées, et leur manifestation dépend de l'organisation. Qu'on ne voie pas là une renaissance de l'apriorisme. Gall se défend de revenir à T (( innéité » au sens de Descartes et de Leibniz. Il ne s'agit ni d' « idées », ni de « principes » innés. Ce sont simplement des dispositions, ou tendances, ou « facultés » : par exemple, la faculté d'aimer, le sentiment du juste et de l'injuste, l'ambition, la faculté d'apprendre les langues, celle de comparer plusieurs jugements ou idées, d'en tirer des conséquences, etc. « Nous nous en tenons, dit Gall, à l'observation. Nous ne considérons les facultés de l'âme qu'autant qu'elles deviennent pour nous des phénomènes par le moyen des organes matériels. Nous ne nions et n'affirmons rien que ce qui peut être jugé par l'expérience. »

Comte souscrit à tout cela. Il condamne comme Gall les a rêveries puériles » de Condillac et de ses successeurs sur la sensation transformée 2 ; il admet comme lui la spécialité des fonctions psychiques, correspondant à la spécialité des organes cérébraux. Mais il ne lui emprunte que son principe. lia, contre la psycho-

I. Cours, III, 63i-2. — Gai.t.. inaiomie et physiologie du système nerveux Paris, 1810, II, 6 7.

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logie même de Gall, les plus fortes objections. Sans doute, de son temps, personne n'aurait pu faire mieux et son effort mérite d'être admiré. Mais ses erreurs, pour avoir été inévitables, n'en sont pas moins des erreurs.

D'abord, Gall a eu tort de trop isoler du système nerveux le cerveau, qui en est, en fait, un prolongement, comme le prouve l'anatomie comparée1. Gall considérait les systèmes de la vie automatique, du mouvement volontaire, et des sens comme entièrement distincts. Il ne comprenait dans le cerveau que les organes nerveux qui, au moins cbez les animaux les plus parfaits, sont les organes spéciaux de la conscience, des industries instinctives, des penchants et des facultés de l'esprit et de l'âme. Comte oppose à cette thèse les faits rassemblés par Cabanis, et la solidarité de tous les éléments de l'être vivant. Ni le cerveau ne peut être isolé du reste du système nerveux, ni le système nerveux du reste de l'organisme.

Déplus, Gall a multiplié arbitrairement les facultés. Il en avait établi 27. Spurzheim a porté ce nombre à 35. D'autres l'ont encore augmenté. Chaque phrénologue créera bientôt une faculté et son organe, pour peu que le cas lui semble opportun, avec autant d'aisance que les idéologues et les psychologues construisent des entités 2. Ces créations sont presque toujours fort maladroites. Ainsi, on a établi une « aptitude mathématique » innée. Pourquoi pas aussi une aptitude chimique, anatomique, etc. ? Et cette aptitude mathématique se manifeste par la facilité à exécuter des calculs! Mais l'esprit mathématique, loin d'être une aptitude

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isolée et spéciale, présente toutes les variétés que peut offrir l'esprit humain par les différentes combinaisons des facultés vraiment élémentaires. Par exemple, tel grand géomètre a surtout excellé par la sagacité de ses inventions, tel autre par la portée et l'étendue de ses combinaisons, un troisième par le génie du langage, et l'institution des signes, et ainsi de suite. Des monographies bien faites, à ce point de vue, sur de grands savants et de grands artistes, seraient extrêmement précieuses pour le progrès de la psychologie.

Pour conclure, « l'analyse phrénologique fondamentale » est à refaire. De Gall, Comte ne conserve que <( l'impulsion. » La plupart des localisations que Gall a cru établir doivent être abandonnées. Il a eu raison de les chercher, car il montrait ainsi la voie où la science devait s'engager. Une hypothèse positive, même erronée, est toujours un service rendu aux débuts d'une science. Mais il ne subsiste de la doctrine de Gall que deux principes, désormais indiscutables : i° l'innéité des diverses dispositions fondamentales, soit affectives, soit intellectuelles ; 2° la pluralité des facultés distinctes et indépendantes les unes des autres, « quoique les actes effectifs exigent ordinairement leur concours plus ou moins complexe. » Ces deux principes sont d'ailleurs les deux faces corrélatives et solidaires d'une même conception, qui s'accorde avec ce que le « bon sens » a toujours pensé de la nature humaine. Elle correspond à la division du cerveau, au point de vue anatomique, en un certain nombre d'organes partiels, à la fois indépendants et solidaires les uns des autres. Établir et démontrer le détail de cette correspondance : tel est l'objet de la « physiologie phrénologique. »

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Comte a repris la tentative où Gall avait échoué. Mais sa doctrine a passé par deux formes successives, il a lui-même appelé l'attention sur l'importance et sur les causes de ce changement.

En 1837, quand il écrivait le troisième volume du Cours de philosophie positive, il suivait encore de près, non seulement la conception générale de Gall, mais aussi ses hypothèses anatomiques et physiologiques. Il pensait alors que « la doctrine que Gall a déduite delà méthode représente avec une admirable fidélité la vraie nature morale et intellectuelle de l'homme et des animaux. » - Il approuvait la division des facultés en affectives et intellectuelles, les organes des premières occupant tout le cerveau postérieur et moyen, et les organes des autres occupant seulement le cerveau antérieur, c'està-dire le quart ou le sixième de la masse encéphalique, « ce qui rétablit tout d'un coup, sur une base scientifique, la prééminence des facultés affectives. » Il acceptait même la subdivision de celles-ci en penchants et sentiments, et celle des facultés intellectuelles en facultés perceptives et facultés réflexives.

A ce moment, ses objections portaient surtout sur la multiplication excessive des facultés, et sur l'insuffisance de l'anatomie du cerveau qui accompagnait la distinction de facultés si nombreuses. Les anatomistes, pensaitil, avaient raison de protester contre le procédé des phrénologues. Ceux-ci concluent de la prétendue existence d'une faculté irréductible à celle d'un organe correspondant dans le cerveau. Mais l'anatomie ne sau-

rait ainsi se faire a priori. Le but de toute théorie biologique étant d'établir une exacte harmonie entre l'analyse anatomique et l'analyse physiologique, cela suppose évidemment qu'elles n'ont pas été calquées l'une sur l'autre, et que chacune d'elles a été opérée d'une manière distincte. Il faut donc reprendre l'analyse de l'appareil cérébral par une série directe de travaux anatomiques, en faisant provisoirement abstraction de toute idée de fonction, ou du moins en ne l'employant qu'à titre d'auxiliaire delà recherche anatomique1.

En i85i, dans le premier volume de la Politique positive, l'attitude de Comte est toute différente. Il ne reconnaît plus à la psychologie de Gall qu'un intérêt historique. Sa propre conception de la psychologie est devenue toute autre. C'est la fondation de la sociologie qui a déterminé ce grand changement.

Sans doute, le mérite de Gall reste extrêmement grand. 11 a rendu un service capital en osant construire une théorie positive des fonctions intellectuelles et morales. Sans cette théorie, qu'il croyait d'abord exacte dans ses traits généraux, Comte n'aurait pas pu entreprendre d'appliquer la méthode positive aux faits sociaux, ni par conséquent fonder sa philosophie. Aussi a-t-il voué à Gall une reconnaissance presque aussi vive qu'à Condorcet, son « père spirituel. » Mais, la sociologie une fois fondée, Comte, jetant un regard en arrière, comprend que la « théorie cérébrale » de Gall est insoutenable. Elle a été comme un pont provisoire, sur lequel la philosophie positive a franchi l'intervalle qui sépare la biologie pro-

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