I. Cours, III, 65i
prement dite de la sociologie. A peine est-elle parvenue sur l'autre bord, que le pont s'écroule. Peu importe : il suffît que Comte, grâce à lui, ait pris pied sur le terrain sociologique. Il peut maintenant revenir en toute sécurité à l'étude des fonctions mentales. (( Quand j'eus fondé la sociologie, dit-il, je compris enfin que le génie de Gall n'avait pu construire une véritable physiologie du cerveau, faute de connaître les lois de l'évolution collective, qui seule doit en fournir à la fois le principe et le but. Je sentis dès lors que cette tâche, que j'attendais auparavant des biologistes, appartenait à la seconde partie de ma propre carrière philosophique1. »
La psychologie, qui, dans le Cours de philosophie positive, était biologique par essence, et s'achevait simplement dans la sociologie, devient, dans la Politique positive, sociologique par essence, et n'est plus que secondairement biologique. Dès i846, Comte a pris conscience de cette orientation nouvelle de sa pensée. Pendant les cinq années qui suivent, il ne cesse de travailler à son « tableau cérébral. »
Tout d'abord, il ne réclame plus une étude anatomique parallèle à l'analyse des fonctions mentales, et indépendante d'elle. Il entend désormais déterminer ces fonctions en dehors de toute recherche anatomique. <( Le principe logique de cette construction consiste, pour moi, dans son institution subjective. » Il subordonne systématiquement l'anatomie à la physiologie, et il conçoit désormais la détermination des organes cérébraux comme le complément, et même comme le
i. Pol. pos., I, 729.
résultat de l'étude positive des fonctions intellectuelles et morales. Au fond, « ce sujet n'a jamais comporté que la méthode subjective, bien ou mal employée. » Elle est commune aux disciples de G ail et à ses adversaires. Ce qui a manqué jusqu'ici à la psychologie, ce ne sont pas des localisations assez exactes, mais bien une analyse assez approfondie des phénomènes intellectuels et moraux. Et, de fait, il était impossible de bien traiter ce problème, tant que l'on ignorait les lois de la sociologie, « seule compétente envers ces nobles fonctions1. »
Ainsi, pour déterminer les facultés élémentaires, celles qui sont irréductibles, et dont le concours produit les phénomènes complexes que la conscience saisit, la méthode sera à la fois subjective et sociologique. Car le sujet qu'il faut analyser n'est pas la conscience individuelle, dont l'étude est trop peu accessible, et la vie trop courte : c'est le sujet universel, c'est Y humanité, « le cas de l'espèce étant seul assez développé pour caractériser les diverses fonctions. » A cette analyse se joindra, comme procédé de contrôle, l'observation des animaux. En effet, toutes nos dispositions innées appartiennent aussi aux autres animaux supérieurs. Si donc l'étude de l'homme semblait établir des fonctions élémentaires morales, ou même intellectuelles, dont on ne verrait aucune trace chez ces animaux, on devrait par cela seul reconnaître que l'analyse a été imparfaite, et qu'on a considéré comme irréductibles des résultats composés. « L'inspiration sociologique contrôlée par l'appréciation zoologique : tel est le principe général de la théorie positive de l'âme2. »
i. Pot. pos., I, 671 2.
a. Pot. pos., I, 672-3.
Comte obtient, par cette méthode, 18 facultés irréductibles, dont 10 se rapportent au cœur, 5 à l'esprit et 3 au caractère. A chacune il assigne un organe spécial. Il place les organes du cœur à la partie postérieure du cerveau et dans le cervelet, les organes de l'esprit dans le cerveau antérieur, et ceux du caractère dans la région intermédiaire. Libre aux anatomistes de vérifier a posteriori la séparation des 1 8 éléments que Comte a distingués a priori dans l'appareil cérébral. L'existence de ces organes lui paraît, en tout cas, suffisamment démontrée. La détermination anatomique n'a pas beaucoup d'importance. On pourrait se borner à spécifier le nombre et la situation des organes, que l'on a déduits du nombre et des rapports des fonctions élé- , mentaires. On n'aurait pas besoin d'en connaître la forme ni la grandeur. L'utilité des localisations cérébrales ressemble a celle que les géomètres retirent des courbes pour mieux penser aux équations1. L'organe est simplement l'équivalent statique de la fonction de l'âme. Il suffît que nous en connaissions l'existence et la position, afin d'y situer, pour ainsi dire, toutes les relations de la fonction elle-même. Il joue le rôle d'une figure schématique.
Ainsi, la théorie du cerveau et de l'âme n'est plus (( simultanée. » En fait, la théorie de l'âme est construite d'abord, par une méthode subjective et indépendante, et sans aucun égard à la disposition de l'appareil cérébral. Cette disposition est déduite, après coup, de la théorie de l'âme une fois établie.
Revenant alors à la psychologie de Gall, Comte peut
i. Pol. pos., I. 731 a.
s'en expliquer les défauts. Gall avait « oscillé entre l'inspiration subjective et les tendances objectives », sans adopter un plan systématique. Cette fluctuation empirique n'avait pas eu d'inconvénient trop grave en ce qui concerne la théorie des fonctions affectives. Sans doute, Gall avait établi une distinction mal fondée entre les penchants et les sentiments. Mais il n'avait pu se méprendre sur les inclinations fondamentales de la nature humaine. A défaut de la vraie méthode, il était soutenu sur ce point par la sagesse vulgaire, et par l'observation des animaux. C'est au sujet des fonctions intellectuelles qu'il s'est trompé tout à fait, parce que là ces deux secours lui manquaient, et que rien ne suppléait, dans ce cas, à la vraie méthode, encore inconnue. Pour découvrir les lois statiques et dynamiques de l'intelligence, il fallait quitter le point de vue de la biologie. Comte substitue donc à la théorie de Gall une nouvelle classification des fonctions intellectuelles. Il distingue les facultés de conception et les facultés d'expression. Il indique les rapports des fonctions proprement intellectuelles avec les fonctions affectives et avec les fonctions de mouvement. Il fait sentir la relation très étroite qui lie le désir à la volonté. Enfin, pour déterminer les fonctions intellectuelles fondamentales, il se fonde sur l'évolution historique de l'espèce humaine.
Il n'entre pas dans le dessein de cet ouvrage d'exposer en détail la théorie de Comte, et d'examiner une à une les dix-huit facultés irréductibles du tableau cérébral. Mais le caractère systématique de la doctrine n'empêche pas qu'on n'y relève un certain nombre de vues psychologiques intéressantes ou profondes. Pour
nous borner à quelques exemples, Comte a rapproché l l'imitation de l'habitude, et il a ramené l'habitude elle- > mêtne (( à la grande loi cosmologique de la persistance », qui se modifie dans l'ordre vital par l'intermittence des phénomènes1. Il a remarqué que l'attention ne se produit jamais sans un phénomène affectif dont elle dépend2. Il a indiqué aussi la distinction des états forts et des états faibles, et la (( réduction » des images par les perceptions actuelles. <( Si nos images pouvaient offrir autant d'intensité, dit-il, que nos sensations extérieures, notre état mental ne comporterait aucune consistance. L'appréciation du dehors se trouverait troublée par cette concurrence du dedans... » De là, une théorie de l'hallucination et de l'aliénation 8.
La théorie de la perception que Comte oppose au sensualisme abstrait des idéologues est liée à sa conception, générale des rapports du sujet et de l'objet. Nos opérations intérieures ne sont jamais que le prolongement direct ou indirect de nos impressions extérieures. Mais, (( réciproquement, celles-ci se compliquent toujours des autres, même dans les cas les plus élémentaires. » La sensation, qui paraît simple, résulte déjà d'une combinaison très complexe4. Car il n'y a de sensations vraiment perçues qu'après des impressions réitérées. Si l'esprit est jamais passif, ce ne peut être qu'à la première fois. Dès la seconde, il se trouve déjà préparé par la précédente, combinée avec l'ensemble des acquisitions antérieures. Et Comte insiste sur « la par-