‹ La philosophie d'Auguste ComteChapitre 87 sur 161 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Passage de l'animalité à l'humanité.

L'art et le langage.

Dans l'étude comparée de l'homme et de l'animal, la plupart des philosophies qui ont précédé la doctrine positive ont pris pour postulat qu'il y avait entre ces êtres une différence de nature, et non pas seulement de degré. Quelle que soit la diversité fondamentale à laquelle on ramène les autres, raison, langage, sens moral, religion, etc., on conçoit, le plus souvent, un « règne humain », situé au-dessus du règne animal, et nettement séparé de lui. Se fondant sur l'analyse de la conscience humaine actuelle, ces philosophes reconnaissent un ordre de « réalités morales », où les animaux n'ont point accès. Ils donnent ainsi à la science de l'homme un objet privilégié, qui la sépare de l'ensemble des sciences naturelles.

La méthode positive n'admet ni ce postulat, ni les conséquences qu'on en tire. Elle se caractérise, en général, par la substi tution du poin t de vue obj ec tif au poin t de vue anthropocentrique, et de l'observation à l'imagination. Elle ne change point brusquement d'orientation quand elle en vient à l'étude de l'homme. Il ne s'agit donc pas

pour elle de savoir quelle idée l'homme se fait aujourd'hui de lui-même, et de ses rapports avec les } autres êtres vivants. Il entre dans cette idée des éléments d'origine religieuse et métaphysique, dont la présence s'explique par des raisons historiques. Il s'agit d'observer la nature de l'homme dans ses rapports réels avec les autres êtres. Aussitôt l'homme, ainsi considéré, reprend sa place au sommet de l'échelle zoologique.

Le problème se posera donc dans les termes suivants : Etant donné que l'homme fait partie de la série animale, dont il est le terme le plus élevé, mais encore un terme, rendre compte des différences qui le mettent aujourd'hui si haut au-dessus du terme immédiatement suivant. C'est prendre le contrepied de presque tous les philosophes, pour qui le difficile est de rendre compte des ressemblances qui existent entre l'homme et l'animal. C'est la position que choisira Darwin dans la Descendance de l'homme.

Comte s'appuie sur deux postulats. Le premier affirme l'identité foncière des fonctions essentielles chez l'homme et chez les animaux. L'ensemble des facultés intellectuelles et morales constituant le complément nécessaire de la vie animale proprement dite, on concevrait difficilement que toutes celles qui sont fondamentales ne fussent point, par cela même, « communes, à des degrés divers, à tous les animaux supérieurs, et peut-être même au groupe entier des ostéozoaires *. » Les fonctions animales sont un épanouissement de la vie organique, destiné d'abord à rendre cette vie plus parfaite et plus complexe : de même, les fonctions intel-

i. Cours, III, 661.

PASSAGE DE l' ANIMALITÉ A INHUMANITÉ 2^7

lectuelles et morales sont, à l'origine, un épanouissement de la vie animale, et doivent, par conséquent, se trouver, au moins en puissance, partout où la vie animale a atteint un certain degré de développement.

Ce postulat, d'après Comte, est suffisamment établi par la biologie, au moyen de la méthode comparative. Tous les principaux caractères que l'orgueil et l'ignorance érigent en privilèges absolus de notre espèce se montrent aussi, plus ou moins rudimentaires, chez la plupart des animaux supérieurs1. On s'y est mépris, parce que l'idéologie et la psychologie métaphysique plaçaient au premier plan, dans l'étude des fonctions psychiques, l'intelligence. Celle-ci met en effet, aujourd'hui, une distance immense entre l'homme et l'animal. Mais une psychologie plus exacte reconnaît que les fonctions mentales les plus énergiques et les plus « fondamentales » sont les fonctions affectives, puisque, à défaut de l'impulsion qu'elles donnent, l'intelligence elle-même ne se développerait pas. Aussitôt, l'analogie entre l'homme et les animaux apparaît : car les fonctions affectives leur sont communes. Il en est de même des fonctions intellectuelles, lorsqu'on fait abstraction du développement qu'elles ont pris chez l'homme. En un mot, si la supériorité dynamique de l'espèce humaine sur les autres est très grande, sa supériorité statique est faible. Le problème consiste à chercher comment, à une différence si peu importante en apparence dans les organes, correspond une différence si considérable dans les fonctions 8.

Ici intervient le second postulat : « La constitution

Page 1