PASSAGE DE INHUMANITÉ A L'ANIMALITÉ
Si la théorie du langage, dit Comte, est embarrassée de questions insolubles, la faute en est à la méthode employée par les métaphysiciens. Ils n'ont considéré que le langage de l'homme seulement, et à son état de plus haute complication. Ils ont attribué aux signes du langage humain articulé une importance excessive, exagéré la part de la réflexion, et méconnu celle de la spontanéité. Condillac surtout et son école donnaient beaucoup trop d'importance à la « disponibilité » des signes1. La méthode scientifique n'isolera pas l'humanité des autres espèces qu'elle domine. Elle rattachera l'étude positive du langage à la biologie et à la sociologie : à la biologie plus particulièrement pour la question d'origine ; à la sociologie, en tant que le développement du langage dépend de la réaction de la vie sociale sur la vie domestique.
Le point de départ de la théorie est un fait d'expérience. Toute émotion vive s'accompagne du besoin de la manifester, et cette expression réagit sur l'émotion elle-même. Beaucoup d'espèces ont remarqué cela2. Le chant et la mimique, ou plutôt les cris et les gestes, y sont souvent employés, comme chez l'homme, non seulement à soulager les passions, mais à les exciter davantage. Par exemple, la colère, chez les carnassiers, s'exaspère par les signes extérieurs qu'en donne l'animal. Comte s'accorde avec les observations de Bell et de Gratiolet. Les mouvements qui concourent à l'expression, dit-il, coïncident en général avec ceux qui servent à l'action. De plus, dans l'espèce humaine, chacun exprime le plus souvent ses affections afin de
i. Pol. pos., II, 248 5a.
a. Pol. pos., I, 722-3.
les mieux satisfaire, en déterminant ses semblables à le seconder. C'est un appel à la sympathie. Si donc l'expression résulte du sentiment, elle tend, réciproquement, à le développer et à le consolider.
Le langage est ainsi d'origine affective, c'est-à-dire esthétique, puisque « nous n'exprimons qu'après avoir fortement éprouvé. » Le langage a donc traduit les sentiments avant les pensées. C'est ce que n'ont pas vu les partisans de la théorie idéologique. Même aujourd'hui, dans nos langues les plus développées, on peut encore retrouver cette origine. Elle se révèle par l'accent musical du moindre discours. L'expression est toujours inspirée ou maintenue par une affection, jusque dans les cas où elle semble bornée à une simple exposition scientifique ou technique. La source affective du langage, dissimulée par les opérations intellectuelles dont il est l'instrument, se décèle dans les inflexions de la voix.
Le langage se compose de signes. D'après ce qui vient d'être dit, les signes naturels se produisent spontanément, par l'effet des émotions. En tant que volontaire, le langage est toujours artificiel. Les signes involontaires ont été graduellement décomposés et simplifiés, sans cesser d'être intelligibles. Tous les signes artificiels, dit Comte, dérivent, même dans notre espèce, d'une (( imitation » volontaire des signes naturels qui se produisent spontanément. Ainsi s'expliquent à la fois la formation et l'interprétation de ces signes1.
Hobbes définissait un signe : un rapport constant entre deux phénomènes, aperçu par le sujet. Les deux phénomènes sont ici un état de conscience et un mou-
i. Pol, pos., II 226.
vement. Tantôt l'état de conscience détermine le mouvement, tantôt le mouvement fait reparaître l'état de conscience. L'institution d'un système de signes esrï un moyen « de lier le dedans au dehors. » Le langage est ainsi pour l'homme un moyen de faire participer la série de ses états intellectuels à la régularité qui caractérise l'ordre extérieur. La fonction logique du langage dérive donc de son essence même, où se joignent les phénomènes du monde objectif et les phénomènes propres au sujet sentant et pensant. Il équivaut à un système d'objectivation de la vie mentale1. Ainsi objectivés, ces phénomènes peuvent désormais être conservés et communiqués, sans que d'ailleurs l'homme ou l'animal en général se soit proposé une telle fin, puisque l'institution des premiers signes est involontaire, et résulte de « la liaison entre les systèmes musculaire et nerveux. » L'ordre extérieur agit ici comme régulateur, avant même que la pensée l'ait saisi.
Les signes qui se produisent spontanément ne se transforment pas tous en signes volontaires. Ceux qui s'adressent à la vue ou à l'ouïe offrent des avantages spéciaux pour cet usage, et ces deux classes de signes sont en effet employés concurremment par les animaux supérieurs. Les gestes et les cris sont l'origine de ce qui devient plus tard le système des signes artificiels. Peu à peu, la communication des émotions fait place à l'expression des pensées. On a même fini par croire, chez les populations très civilisées, que le chant était sorti de la parole. Mais, au contraire, la parole est née