Ibxi., p, 983, Cf. pp. 318, I
Renan parle ici de conscience morale et il en a le droit ; il ne veut pas mentir: c'est là un acte positif de moralité. Mais la difficulté est tout intellectuelle. S'il ne remarquait pas des erreurs dans l'autorité qui se dit infaillible, sa conscience serait satisfaite et abdiquerait entre les mains de supérieurs. Comme le dit M. Renouvier, « la question de moralité se posait sur un simple besoin de l'esprit à satisfaire, plutôt que sur le droit à revendiquer de la conscience qui entend se donner elle-même sa foi et se la garder libre ' ». Renan a eu beau s'enfuir loin du séminaire, il en a emporté un trait essentiel du catholicisme.
A ce point de l'analyse, on n'est plus étonné de voir le philosophe proclamer l'identité du bien, du beau et du vrai. Le devoir clérical disparu, il ne le remplace point par un autre. Avec un homme grossier, à passions brutales, on se doute de ce qui serait arrivé. Renan a le tempérament honnête et pur ; il ne songe pas encore à considérer l'honnêteté comme une élégance, elle est dans sa nature. A l'époque de sa crise, il ne parait pas être en butte aux tentations qui assaillent souvent les
1. dit. philos., t. XXIV, p. 121, cl t. p'us loin, p. 182, appendice.
hommes ordinaires: « 11 m'eûl semblé qu'il y aurait de ma part un manque de bienséance a changer sur ce point mes habitudes austères. Les gens du monde, dans leur ignorance des choses df L'âme, croient, en général, qu'on ne quitte l'étal ecclésiastique que pour échapper à des devoirs trop pesants. Je ne me serais point pardonné de prêter une apparence de raison à des manières de voir aussi superficielles '. » On le voit, Renan a si pni connu, dans sa jeunesse, la violence des tentalions, Les orages de la vie intérieure, qu'il prête aux prêtres défroqués des mœurs qu'ils n'ont pas souvent. Mais se contentera-t-il d'une vertu qui n'esl en somme que négative? 11 a dès cette époque des habitudes positives. Au séminaire il n'a point seulemenl vécu en bon ecclésiastique, il a étudié, il s'esl complu dans la vie de l'esprit. Ses maîtres n'ont [ias réussi a lui communiquer leur esprit chrétien, mais ils lui ont enseigné quelque chose qui, de son avis, vaut infiniment mieui que la critique ou la sagacité philosophique : L'amour de la vérité, le respect de la raison, Le Bérieui de la vie. « Voila la Beule chose en moi qui n'ait jamais varié.
h- sortie de leurs mains avec un Bentiment moral i. Sourtnirt d'enfance et de jeunesse, p. 359.
tellement prêt à toutes les épreuves, que la légèreté parisienne put ensuite patiner ce bijou sans l'altérer. Je fus l'ait de telle sorte pour le bien, pour le vrai, qu'il m'eût été impossible de suivre une carrière non vouée aux choses de l'âme. Mes maîtres me rendirent tellement impropre à toule besogne temporelle que je fus frappé d'une marque irrévocable pour la vie spirituelle. Cette vie m'apparaissait comme la seule noble ; toute profession lucrative me semblait servile et indigne de moi '. » Le devoir clérical disparu, c'est donc l'amour delà vie de l'esprit qui le remplace, l'amour de toules les formes dans lesquelles cette vie s'incarne. Renan était admirablement préparé par toute son éducation à déclarer ce qui est au début de l'Avenir de la Science : «■ Tout ce qui est de l'âme est sacré. » Ce qu'il appelle sa première victoire philosophique nVsl pas autre chose que la conscience d'un principe de vie que ses maîtres avaient déposé en lui.
Ne faut-il pas aller plus loin encore et saisir dans l'influence du séminaire la première origine de théories que le penseur affranchi ne répudiera jamais? Il nous est impossible d'oublier que l'édu-