‹ La philosophie d'Ernest RenanChapitre 32 sur 127 · Dialogues et fragments philosophiques, p · texte numérisé non relu

Dialogues et fragments philosophiques, p

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l'histoire il voit bien mieux le divin que dans les formules abstraites de la théodicée et de l'ontologie ». Comprenons bien ce qu'il veut dire. Que par l'abstraction, on D'arrivé pas à Dieu, nous nous en doutions, puisque Renan nous a prévenus que par elle on n'arrive à rien. Nous ne sommes pas plus heureux avec l'expérience : « Si la Divinité avait voulu être perçue par le sens scientifique, nous découvririons dans le gouvernement général du monde des actes portant le cachet de ce qui es1 libre el voulu; la météorologie devrait être sans cesse dérangée par l'effel des prières des hommes, l'astronomie parfois en défaut. Or aucun cas d'une telle dérogation n'a jamais été scientifiquement constaté. . . Loin de révéler Dieu, l,i nature <'st immorale : 1»' bien et le mal lui sont indifférents. L'histoire même est un scandale au point de Mi'1 de la morale1. » Renan ne rient-il pas de nier ce qu'il avail paru d'abord affirmer?

— Si l'on n'aperçoit pas dans le monde les marques d'une volonté supérieure, il est Incontestable que l'humanité a été toujours ef partout religieuse. « Les grandes races ont trouvé en

i. Dialogua et fraçmtnts philosophique! , pp. 318-319.

elles-mêmes un instinct divin, dont la force, l'originalité, la richesse éclatent dans l'histoire avec une splendeur inouïe. Le devoir, le dévouement, le sacrifice, toutes choses dont l'histoire est pleine, sont inexplicables sans Dieu. Si l'on récuse ce grand témoignage de la nature, il faut être conséquent, il faut avouer que tous les honnêtes gens ont été des dupes, il faut traiter de fous les martyrs de tous les siècles... Mais soutenir cela, c'est contredire aussi formellement le témoignage de la nature humaine que quand on nie la véracité de la perception des sens. Dans les deux cas, la répugnance est égale, et l'esprit se trouve placé dans la même impossibilité de douter1. »

Comme il est instructif, ce rapprochement entre l'existence de Dieu et celle du monde extérieur I Ce n'est pas en vain que Reid est resté longtemps « l'idéal o de Renan. Voici le sens commun, qui lui est si cher, installé en théodicée à la place de la raison métaphysique. Il met en formule des sensations vives, mais parfois peu cohérentes. Dans la question du monde extérieur, il résume à sa façon les expériences superficielles de la géné-

i. Dialogues et fragments philosophiques, pp. 321-322.

calité clos liornmos ; dans le cas qui nous occupe-, il traduit avec une élégance raffinée les constata tions ou plutôt les émotions d'un historien qui, se promenant à travers les siècles, a mi partoul I humanité s'élever, par un invincible effort, à la conception et au culte du parfait. El il s'agit si bien d'une pure et simple impression, commentée par le sens commun, qu'elle peut èlre démentie, sans être annihilée, par une impression différente. Il suflit, pour cela, de regarder le monde sous un autre angle, de relever un certain nombre de affronts Ç[ue les faits infligent trop souvent à la vertu la plus authentique et une pensée surgit aussitôt : le bien n'est que duperie. C'est juste le contraire de ce qu'on insinuait tOUt-a-1'heure. Mais le sens commun ne s'embarrasse pas de telles contradictions; il B'accommode de bien d'autres dans le problème du monde extérieur! Renan raisonne vraimenl a la façon de Reid. Mais on peut donner à sa pensée une forme plus renanienne. I.a philosophie, avons-nous ru, n'est que l'assai- Bonnemenl des sciences; elle consiste A ramener à une unité intelligible et provisoire les éléments recueillis par Les recherches particulières. Quand le caractère provisoire de cette unité est recon-

nu, pourquoi s'enfermerait-on dans une formule définitive? Toutes celles qui mettent de l'ordre dans mes états de conscience sont légitimes. D'après les moments nous affirmerons que le dévouement est une absurdité ou qu'il prouve Dieu; ces attitudes dépendront de l'effet que les événements produiront sur nous. Les spéculations de Renan sur l'absolu et le divin peuvent revêtir une forme hégélienne; elles ne sont que les rêveries d'un historien qui découvre deux ou trois moyens d'ordonner ses expériences, qui refuse de choisir entre eux et s'en sert à tour de rôle.

N'est-ce point cette même pratique de l'histoire qui lui fait sentir combien tout devient? « Vouloir saisir un moment dans ces existences successives pour y appliquer la dissection et les tenir fixement sous le regard, c'est fausser leur nature. Car elles ne sont pas à un moment, elles se font. Tel est l'esprit humain '. » N'est-ce pas enfin la pratique constante d'une certaine discipline intellectuelle qui porte à croire qu'elle donne la clé de tous les mystères? « C'est par L'étude de la nature qu'on est arrivé jusquici à la philosophie ;

i. L'Avenir de la Science, p. 171.

mais je no crois pas me tromper en <lis;mi que c'est aux sciences du second groupe, à celles de l'humanité, qu'on demandera désormais 1rs éléments des plus hautes spéculations, o La conclusion doit Être que « la science des langues, c'est l'histoire des langues; la science des littératures e1 des religions, c'est l'histoire des littératures et des religions; la science de L'esprit humain, c'est l'histoire de l'espril humain1 ». Généralisez: la science de l'être, c'est l'histoire de l'être. « La

Science De commence qu'avec les détails. PûUr

qu'il y ail exercice de l'esprit, il faut de la superficie, du variable, du divers; autrement on se noie dans l'un infini. L'un n'existe et n'est perceptible qu'en se développant en diversité, c'est-à-dire en phénomènes. Au delà, c'esl le repus, c'esl la mort. La connaissance, c'est l'infini versé dans un moule uni. Le nœud Beul a du prix. Les faces de l'unité sont seules objet de science. »

Nous sommes en face d'une extension des études particulières de Renan. La preuve en est qu il applique au devenir de l'être total la loi que,

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