‹ La philosophie d'Ernest RenanChapitre 38 sur 127 · Essais de Morale et de Critique, préface, pp. xviii-xix · texte numérisé non relu

Essais de Morale et de Critique, préface, pp. xviii-xix

l'harmonie, le son total de L'univers... L'univers serait un polypier infini où tous les etres qui ont jamais été seraient soudés par leur base, vivant à la fois de leur vie propre et de la vie de l'ensemble1. »

Sortons des probabilités et des rêves ; regardons aux certitudes de Renan. Il en possède deux : l'une porte sur la question de savoir si une volonté supérieure à celle de L'homme est jamais intervenue dans L'univers, l'autre sur la question de savoir si la nature poursuit ou non une fin. A ces deux questions il fait une réponse qui exclut tout doute. Il est vrai que le mot de certitude a ici un sens Bpécial, il ne désigne que L'état d'âme de L'homme qui se dit certain, et Renan n'indique pas à quelle condition cet état d'âme est légitime.

Or pourquoi Renan est-il certain qu'aucune puissance supérieure à L'homme n'est jamais intervenue dans l'univers? C'esl parce qu'on ne l'a jamais constaté. « Une chose absolument hors do doute, c'est que, dans l'univers accessible a ootro expérience, on n'observe et on n'a jamais observé aucun fait passager provenant d'une volonté ni de

î. Dialogua it fragments fhilos^y\i<]uts, p. 128.

Tolontés supérieures à celle de l'homme1. » Dans Dialogues, il énumère les expériences qu'il faudrait faire pour prouver l'efficacité de la prière ; il multiplie dans ces pages les traits d'esprit, mais le moindre grain de mil ferait mieux notre affaire, c'est-à-dire une discussion vraiment philosophique. Renan n'ouhlie qu'un ou deux points du problème, et qui paraissent avoir leur gravité. Il ne se demande pas s'il n'y a pas une conception du sur naturel qui respecte toutes les lois de la nature, qui nie que Dieu viole jamais une loi et qui par conséquent met l'action divine en dehors et audessus de l'observation. Il ne se demande même pas s'il ne faudrait pas, à la rigueur, introduire une distinction entre le surnaturel physique et le surnaturel moral et s'il est vraiment établi qu'aucun homme n'a jamais éprouvé dans sa conscience l'action d'une puissance invisible. Il est certain que, si elle est réelle, cette action, indubitable pour celui qui l'éprouve et mystère même de la religion, échappe aux prises de l'observation extérieure. On n'a jamais vu cette action, répète Renan dans tous ses ouvrages. Nous ne prétendons pas

1. Examen de conscience philosophique. — Feuilles détachées, p. 402.

le contraire; mais qu'est-ce que cela prouve? Il aurait fallu le montrer, et Renan ne s'en est jamais préoccupé. Il sourirait de notre insistance; mais uu sourire peut marquer du parti pris ou du dédain, il ne tient pas lieu d'argument.

D'où provient la seconde certitude? Pourquoi affirme-t-il que le monde a un bul el travaille a une œuvre mystérieuse? C'est que Renan est frappé par un certain nombre de faits. Historien, il a vu comment se produit un homme de génie. Pendant des années, des siècles môme, des séries de bons bourgeois ne vivent que pour élever leurs enfants, lesquels n'auront de leur côté, arrivés à l'âge il homme, d'autre souci que d'élever les leurs : et tout a coup de cette obscurité émergera un individu de premier rôle qui dévorera brillammeni en une beure, au profil de l'art, de la science ou de la politique, le capital d'intelligence el «le force modestemenl amassé parlesérieui de ses ascendants. Renan a vu de grandes races se former et se maintenir, et ce résultai est dû a la monogamie, laquelle n'est point Indiquée par la constitution physiologique de L'homme, et a pourtanl reçu L'autorité d'une loi quasi naturelle. Il a vu d'autres r.-ic.'s particulièrement bonnes qui sont traitées

avec mépris par 1rs races plus fortes ; malgré le dédain et l'oppression, elles s'obstinent dans leuc bonté el conservent dans L'humanité un sentiment qui lui est indispensable'. Y aurait-il donc une finalité qui domine le tout et le meut? Pourquoi pas? se dit l'onservateur, el ce «pourquoi pas ? » devient une de ses certitudes, si par certitude on entend l'état dame qui nous est le plus cher.

Examinez la même thèse au point de vue strictemenl philosophique. Renan, avide de saisir tous les souffles qui circulent dans le inonde de la pensée, a rencontré les doctrines de Schopenhauer et de M. de Hartmann; il leur a emprunté leurs idées sur les ruses de la nature, mais il a négligétoute leur métaphysique. Il n'est point repassé par les chemins qu'ils ont suivis; s'il arrive aux mômes conclusions «pieux, c'est d'une façon vraimenl étrange. Le point de départ de son raisonnement, c'esl l'instinct du devoir, instinct inexplicable, qui nous pousse à nous sacrifier, qui n'est peut-être qu'un leurre, qu'en tout cas il faut accepter, si l'on De a eut se diminuer; c'est un

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