Dia'ogws et fragments philosophiques, pp
serment chevaleresque qu'on doit tenir, môme si l'on en soupçonne l'absurdité. C'est par là que nous sommes divins, et il serait grotesque de nier Dieu tant qu'il existe dans le monde un être tel que l'homme et tant que les autres êtres seront mus par une finalité obscure. Le divin agit dans le monde, devient peu à peu conscient, et Dieu sera vraiment quand le monde sera parvenu à la pleine conscience. Mais cela est du panthéisme à la façon de Hegel et ne ressemble guère à la philosophie de Schopenhauer ou à celle de M. de Hartmann. S'il retrouve les affirmations du plus récent monisme allemand, ce n'est point par un raisonnement, mais par une précision de plus en plus grande qui est conférée à une série de métaphores. Peu ù peu à la cécité de l'instinct, à la chimère du devoir se substitue la duperie organisée par Dieu. L'illusion qui nous mène s'objective, elle finit par se réaliser dans un sujet antérieur a l'homme et qui le trompe. Ce Dieu, qui n'a d'autre titre à L'existence... future que nos aspirations vers le bien, ce Dieu en voie de formation devient une sorte de Satan sournois qui, pour atteindre un but mystérieux, se moque de toute éternité des individus et leur fait jouer sur la scène de l'univers lo
rôle de guillotinés par persuasion. Le philosophe, il est vrai, ne s'y laisse pas prendre, et, pour s'épargner le chagrin d'être dupe, il se donne la joie d'être complice : « Le plus bel emploi du génie est de conniver à la politique de l'Eternel, de contribuer à tendre les lacs de la nature. » — « Qu'y a-t-il au fond de cet alambic ? demanderons-nous avec un critique. Toutes ces subtilités, comme les mythes analysés par Max Miiller, sont dues à un abus de langage. Qu'est-ce que le machiavélisme d'un Dieu qui, s'il existe, n'a pas de personnalité ? Et comment, d'ailleurs, attribuer ce caractère à un être que seul l'idéal du bien suscite à la vie ' ? » Oui, ajouterons-nous, la démonstration philosophique de la thèse est légère. Mais est-il sage de s'appesantir sur une démonstration à laquelle son auteur n'attachait sans doute pas une valeur décisive? La thèse était pour lui l'essentiel, et elle était une œuvre d'art suscitée par un sentiment dominant. Au contact de la réalité, le poète éprouve une émotion, cette émotion devient centre de sa vie intérieure, s'empare de la pensée et tend à se créer un corps d'images. Pourquoi chercher
4. A. Gérard, Les Dialogues philosophiques de M. Renan. Revue philosophique, 1876, II, p. 385.
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dans la réflexion analytique et logique, et non pas dans la suggestion d'une sensibilité d'artiste, l'origine d'une métaphysique que son créateur donne lui-même pour une épopée? Écoutons Renan luimême : « Est-ce en lisant les philosophes que je me suis ainsi formulé 1rs choses? Est-ce par l'hypothèse a priori* Non ; c'est par l'expérimentation universelle de la vie, c'est en poussant ma pensée dans toutes les directions, en battant tous 1rs terrains, en secouant et creusant toute chose, en regardant se dérouler successivement les flots de cet éternel océan, en jetant de côté e1 d'autre un regard curieui et ami. J'ai la conscience que j'ai tout pris de l'expérience; mais il m'est impossible ,1,. dire par quelle voie j'y mus arrivé, de quels éléments j'ai composé cel ensemble. Balancement de toute chose, tissu intime, vaste équation où la variable oscille sans cesse par l'accession de donj nées nouvelles, telles sont les Images par lesquelles j'essaie de me représenter le t'ait sans me satisfaire '. »