CHAPITRE IV
Toute philosophie aboutit à une morale. Quelle est la morale de Renan ?
N'oublions pas que ses maîtres lui out appris la primauté de l'esprit. C'est elle qu'il affirme au lendemain de sa crise. Seulement, la vie de rame ne lui apparaît plus comme contenue dans l'accomplissement de devoirs qui ont d'ailleurs perdu leur fondement traditionnel. Il reproche à l'ascétisme chrétien d'avoir négligé le beau et le vrai, d'avoir traité de vanités la philosophie, la science et la poésie. La distinction du profane et du sacré n'a servi qu'à mutiler la nature humaine ; la vraie distinction à introduire est celle de la vie vulgaire et
se résumant en dos besoins et des jouissances d'un ordre inférieur el de la vie idéale, céleste, divine. désintéressée. Le bien, le beau et le vrai sont les trois catégories de la vie supérieure parce qu'ils sont autant de formes de L'affranchissement. L'homme qui se dévoue n'est plus le jouet des puissances égoïstes, il est supérieur à sa nature. Celui qui crée le beau est plus fort que les nécessités naturelles, il communique l'esprit à L'inanimé. La science brise la coquille dans laquelle est enfermée L'âme individuelle et elle fait de celte âme le miroir où se reflète l'univers. Toutes ces catégories de la vie ont ceci de commun qu'elles distinguent L'homme de l'animal. A ce titre elles sont égales en prii : « Un beau sentimenl vaut une
belle pensée, mie belle pensée vaut une belle action, un système de philosophie vaut un poème, un poème vaut une découverte scientifique, une vie de science vaut une vie de vertu '. n A an autre point de vue pointant, Renan reconnaît une hiérarchie dans cette trinité. Héduit à lui seul, l'aiiniiir peut s'attachera des chimères et par la nous Laisser esclaves. L'art peut se complaire également
t. V Avenir de la Science, p. ii.
flans l'erreur et par conséquent ne pas nous affranchir. « Savoir est au contraire la première condition du commerce de l'homme avec les choses. . . Par la science il peut réfléchir une portion plus ou moins grande de ce qui est et approcher de sa fin qui serait d'être en parfaite harmonie avec l'universalité des choses ». » Savoir est d'autre part de tous les actes de la vie le moins profane, car c'est le plus désintéressé , le plus indépendant de la jouissance. Et cette idée est si essentielle pour Renan qu'il la rééditera près de quarante ans après, dans un discours prononcé le 2G novembre 188o : « Il y a trois grandes choses : le bien, la beauté et la vérité; la plus grande des trois, c'est la vérité. . . La vertu et l'art n'excluent pas de fortes illusions. La vérité est ce qui est. Ed ce monde la vérité est encore ce qu'il y a de plus sérieux*. » La moralité est donc mise par Renan, et dès le début, au deuxième rang. Un jour viendra où il n'en fera qu'un moyen pour atteindre une fin supérieure, la science ; si l'on peut tenir à la moralité, y attacher du prix, c'est uniquement parce qu'elle est, dans l'humanité, le moyen de la
i. L'Avenir de la Science, p. 17.