Jbid., y. aJO
des morceaux pris dans les différents ouvrages de Renan, composer un éloquent manuel de stoïcisme. Mais d'avoir répandu un beau langage sur de belles pensées n'est pas suffisant pour avoir fondé une morale : or il est indéniable que toute celle morale ne repose sur aucune crilique de notre constitution mentale. L'aspiration au bien est constatée, mais en termes combien vagues ! E.\iste-t-il une nature rationnelle morale ou bien n'y a-t-il que des phénomènes d'ordre sympathique? C'est là une question de fait et à laquelle il ne peut être répondu que par une analyse précise. Où donc Renan l'a-t-il faite ? Il a bien discuté l'idée de règle et d'obéissance. Mais comme il est visible que l'obéissance dont il s'agit n'a rien de commun avec le respect, que la loi devant laquelle il refuse de s'incliner lui paraît être une loi extérieure ! Il n'a rien aperçu de l'autonomie véritable qu'il y a dans la reconnaissance d'un impératif qui est constitutif de notre nature et dans l'obéissance à ce qui est notre propre raison. Une conséquence de ce fait est que cette morale doit devenir de plus en plus fuyante et contradictoire. Comparez le ton des premiers écrits de Renan et celui de ses derniers. En 1840, le phi-
losophe rencontre un livre dû à une bizarre inspiration : un recueil de chansons de Etranger composé à l'usage des familles ; il fut curieux de voir comment on avait réconcilié le chantre de Lisette avec la religion et la morale : « La naïveté toute bourgeoise de cette théologie d'un genre nouveau, cette façon de s'incliner le verre en main devant le Dieu que je cherchais avec tremblement, furent pour moi un trait de lumière. A l'indignation que me causa l'idée d'une confraternité religieuse avec ceux qui adorent de la sorte se mêla le sentiment de ce qu'il y a de fatalement limité dans les manières de voir et de sentir de la France l. » En 1888, il tient un tout autre langage ; il félicite les membres de l'Alliance française du soin qu'elle met à propager notre langue, et yoiei une des raisons pour lesquelles il lui souhaite bon succès: « Le français et le vin de France ont un rôle humanitaire à jouer. Le français réjouit; ses locutions favorites impliquent un sentiment gai de la vie, l'idée qu'au fond rien n'est bien sérieiu et qu'on entre dans les intentions de l'Éternel par un peu d'ironie... J'ai médit autrefois du dieu des