‹ La philosophie d'Ernest RenanChapitre 49 sur 127 · Ftuilltl iùachtu. p · texte numérisé non relu

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il a le sentiment qu'il va peut-être perdre ce qui a et''- le ressort de sa vie intime ; plus il avance dans sa libération, plus il se sent contraint d'être respectueux pour ce qu'il abandonne. En môme temps il a un fiévreux enthousiasme pour la vérité, elle est ce qui l'affranchit, elle lui est donc doublement sacrée : la légèreté voltairienne n'est pas pour lui plaire en ces moments-là. Quinze ou vingt ans plus tard, ce frisson sera tombé. Renan aura trop écrit d'élévations sur son fameux thème : « 0 Père céleste ! . . . » Il ne pourra plus le prendre au sérieux. Et puis il est applaudi, il l'est surtout pour ses tours de force et ses pirouettes ; il faudrait être un héros pour résister à la tentation de prendre une attitude, celle qui réussit. Pour avoir raison de cette séduction, il aurait eu besoin de garder auprès de lui cette sœur qui fut comme sa providence terrestre et visible : « En un sens, elle me surpassait de beaucoup , dit-il d'Henriette Renan. Dans les choses de l'âme , je cherchais encore matière à des luttes attachantes ou à des études d'art; pour elle rien ne ternissait la pureté de sa communion intime avec le bien. Sa religion du vrai ne souiïrait point de note discordante. Un trait qui la blessa dans mes écrits fut un sentiment

d'ironie qui m'obsédait el que je mêlais aua meilleures choses. Je n'avais jamais souffert et je trouvais, dans le sourire discret provoqué par La faiblesse ou la vanité de L'homme, une certaine philosophie. Cette habitude la blessait, et je la lui sacrifiai peu à peu '. « Après la mori de sa sœur, le malin génie qu'elle avait tenu ru respect h non pas exorcisé reprit peu a peu Le terrain perdu. Ajoutons à tout cela L'habitude de la critique. Ce n'esl [tas ni vain qu'on l'ail efforl pour pénétrer tous Les genres de vie, surtout ceus qu'on ne pratique pas. Le dilettantisme peut être pour L'historien une précieuse méthode de découverte et d'interprétation; il esl difficile qu'il ne devienne pas une attitude familière et un tic.

Mais ces causes extérieures ne sont rien auprès d'uni1 idée que Renan n'a jamais abandonnée. La morale doit être Le dernier mol de la théorie des choses : elle doit être scientifiquement fondée sur la connaissance parfaite de l'univers8. Elle est donc subordonnée à la vraisemblance plus ou

1. atnritttt Rtnan — Souvenir pour eom qui l'ouï connue. Paris, septembre 1862, tiré a ci ni exi mplaircs, brocli. in-v , p, .'îj.

-. On roil par 1 1 ce que wiul cette adhésion .1 la morali comme postulai de la métaphysique, que llcnan affirme dans la préfaça

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moins grande de cette théorie. Mais celle-ci n'est jamais qu'une hypothèse entre beaucoup d'autres; on ne peut lui reconnaître ce caractère sans ('•prouver un doute à l'égard de la morale qui semble en résulter. Quand Renan écrivait V Avenir de la Science, il croyait que la science était destinée à résoudre un jour l'énigme des choses et il espérait que la croyance au devoir aurait tôt ou tard son fondement solide. Plus tard, il n'a plus celte loi clans la découverte du dernier mot des choses et par suite il n'attend plus l'établissement d'une morale ferme : « Une complète obscurité, providentielle peut-être, nous cache les fins morales de l'univers. Sur cette matière, on parie ; on tire à la courte paille ; en réalité on ne sait rien. Notre gageure à nous, c'est que l'inspiration intérieure qui nous fait affirmer le devoir est une sorte d'oracle, une voix infaillible, venant du dehors et correspondant à une réalité objective. Nous mottons notre noblesse en cette affirmation obstinée.. Mais il y a presque autant de chances que tout le contraire soit vrai. Il se peut que ces voix intérieures proviennent d'illusions honnêtes , entretenues par l'habitude, et que le monde ne soit qu'une amusante féerie dont aucun dieu ne se

soucie. Il faut donc nous arranger de manière que, dans les deux hypothèses, nous n'ayons pas eu complètement tort '. » Cette conclusion nous était connue. Prospero l'avait déjà développée devant ses disciples : «Vu l'incertitude où nous sommes de la destinée humaine, ce qu'il y a encore de plus sage, c'est de s'arranger pour que, dans toutes les hypothèses, on se trouve n'avoir pas été trop absurde. De la sorte nous ne serons pas des saints, mais non plus nous ne serons pas des dupes*. » Renan a-t-il songé au pari de Pascal et a-t-il prétendu le corriger? C'est possible, bien qu'il ne l'ait pas dit. Mais qu'il l'ait voulu ou non, c'est ce qu'il a fait. Parions, dit Pascal, pour la foi ou pour son contraire. Parions pour les deux, réplique Renan. La réponse est plaisante, mais satisfait-elle L'esprit? Elle paraît d'abord conseiller une impossibiliié. Je suppose que le monde soit une mauvaise plaisanterie, j'aurai beau sourire toute ma vie en pratiquant la vertu, je me priverai en fait de loules les jouissances dont la vertu est exclusive. Mieui vaudrait affirmer L'ordre moral et prendre sur un monde mauvais la revanche du

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